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✅ André Maurois et l’armée

Revue militaire générale
Histoire & stratégie
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Beaucoup d’écrivains français furent combattants au cours du XXe siècle. Thierry Laurent détaille les huit années qu’ André Maurois aura données à l’armée. Dans ses Mémoires, il s’enorgueillit d’avoir servi cette belle institution tout en se voulant lucide quant à certains de ses dysfonctionnements et en regrettant ses divisions internes.


André Maurois, pseudonyme d’Émile Salomon Herzog, né en 1885 à Elbeuf et mort à Neuilly en 1967, auteur de quelque 90 livres, élu à l’Académie française en 1938, fut longtemps l’un des écrivains les plus lus et les plus respectés de sa génération, tant en France qu’à l’étranger, (il a été traduit en plusieurs dizaines de langues). Sa notoriété comme conteur, romancier, essayiste, historien, biographe, journaliste, conférencier et mémorialiste, l’amena à beaucoup voyager (surtout dans les pays anglo-saxons) et à se lier d’amitié avec de grands esprits (tels Paul Valéry, André Gide ou Rudyard Kipling) ou quelques-uns des acteurs politiques majeurs de l’entre-deux-guerres (Aristide Briand, Winston Churchill, Edouard Herriot, Léon Blum). Il n’empêche qu’aujourd’hui il fait partie de ces innombrables auteurs de la première moitié du XXe  siècle un peu oubliés, le classicisme de sa prose ainsi qu’un certain conservatisme dans les idées politiques et morales ayant sans doute fait vieillir son œuvre dans les années soixante et soixante-dix, époque en littérature des grandes remises en question esthétiques et idéologiques.

Francophile, la famille juive alsacienne de Maurois a quitté sa province natale lors de l’annexion par l’Allemagne en 1871. Le judaïsme ne restera qu’un particularisme culturel et domestique chez ces partisans de l’assimilation par la citoyenneté et ardents patriotes. D’où leur incompréhension et leur douleur quand Alfred Dreyfus, officier juif alsacien de l’armée française, se verra reprocher une trahison imaginaire et subira l’opprobre. Le jeune Maurois se rappellera longtemps aussi les quolibets antisémites entendus à l’école. La volonté de démontrer à tous qu’un juif aime sincèrement son pays et qu’il doit même être exemplaire dans le civisme l’incitera à faire absolument son service militaire alors que ses soucis de santé et sa faible constitution auraient pu lui permettre de bénéficier d’une exemption. Affecté au 74e régiment d’infanterie à Rouen, il en sortira en 1905 avec le grade de sergent. D’après ses Mémoires98, ce fut une belle période dans sa jeunesse.

En 1914, quittant l’entreprise familiale où il assumait des responsabilités importantes, le fantassin Herzog, dont on a découvert qu’il connaissait l’anglais, devient interprète et agent de liaison auprès du corps expéditionnaire britannique en France puis dans les Flandres. Son efficacité dans les missions autant que son courage lui vaudront l’attribution de la « Distinguished  Conduct Medal », médaille militaire de l’Empire. S’inspirant de cette expérience, il publie chez Grasset en 1918, sous le pseudonyme d’André Maurois, Les Silences du colonel Bramble99, roman aussi désopilant que grave : le soir, après que les combats ont cessé, les personnages (un interprète français et des officiers anglais) se retrouvent autour d’une bouteille de porto et tentent d’oublier l’incertitude du lendemain en parlant histoire ou littérature, en philosophant sur la vie et la mort. Le succès immense du livre incitera désormais son auteur à s’adonner durablement à l’écriture. Il fera d’ailleurs réapparaître le personnage de Bramble dans deux autres récits qui relèveront de la méditation sur la guerre et la paix : Les Discours du docteur O’Grady en 1922100 et Nouveaux discours du Docteur O’Grady en 1950101.

Écrivain reconnu, Maurois est aussi un homme engagé qui s’exprime souvent à propos de l’avenir de son pays et de l’Europe, qui s’intéresse aux questions de défense et aux relations internationales : il fait partie du comité de rédaction du journal des Croix de Feu après 1918, justifie la présence française au Maroc en 1925, est convaincu de la justesse des théories stratégiques de l’officier Charles de Gaulle au cours des années trente, s’oppose aux sanctions contre l’Italie après l’invasion de l’Ethiopie, mais dénonce la lâcheté des démocraties face à Hitler (« ce monstre insatiable »), prône le rapprochement franco-britannique à la veille de 1939, publie dans le même temps une longue étude sur les origines de la guerre inéluctable à venir. Ami intime et grand admirateur du maréchal Lyautey, il consacre à celui qu’il surnomme le « premier soldat colonial de France » une belle biographie en 1931 qui fait encore autorité aujourd’hui102. L’un de ses thèmes de prédilection qu’il aborde souvent dans des essais ou des fictions, est la question de l’autorité et de l’obéissance aux chefs. Sa conviction est que l’armée autant que le monde civil ont besoin de chefs qui soient vertueux et hommes d’action. Il faut lire sur ce sujet ses Dialogues sur le commandement datant de 1924103 : le livre suscita quelques controverses car certains reprochèrent à l’auteur d’incliner politiquement vers le soutien aux régimes autoritaires alors qu’il s’était contenté d’exposer avec compréhension, et en dépit de son aversion tant pour la tyrannie que pour l’anarchie et les excès de l’individualisme, les points de vue d’un défenseur de la liberté et d’un défenseur de l’ordre. Maurois connaissait le lieutenant Aimery Blacque-Belair, grand lettré, plein d’ardeur pour son métier de soldat, futur parlementaire et héros de la Seconde Guerre mondiale ; le jeune officier devint, à son insu, l’un des interlocuteurs des Dialogues  ; l’autre fut le philosophe Alain, l’ancien et vénéré professeur de Maurois104.

En septembre 1939, alors que la mobilisation générale ne concerne pas les quinquagénaires, Maurois, demeuré officier de réserve, souhaite reprendre l’uniforme et se rendre utile. Le ministère de la Guerre le détache d’abord au commissariat de l’Information, dirigé par Jean Giraudoux. Peu après, le très anglophile lieutenant Maurois – bientôt promu capitaine – est invité par le quartier général de l’armée britannique en France à être « french official eye-witness » (témoin oculaire français officiel), fonction honorifique au départ mais qui va lui permettre de chaperonner des correspondants de guerre, de rendre compte à ses supérieurs de l’état des troupes, de faire des conférences aux soldats. En mission à Londres lors de la débâcle de juin 1940, il reçoit du général de Gaulle, dès le lendemain de son appel, la proposition de devenir le porte-parole de la France Libre. Craignant des représailles contre les siens, restés en France, gardant sa confiance au maréchal Pétain, il décline l’offre. Démobilisé, ayant eu auparavant un ordre de mission des Affaires étrangères pour rejoindre les États-Unis et y faire connaître à l’élite américaine le drame français, il part en juillet, choisit d’y rester et ne reviendra en France qu’en 1946. Dans ses nombreux articles, il se fera le chantre de l’unité nationale française, quitte – et cela suscitera l’incompréhension de certains – à rester mesuré dans sa critique du régime de Vichy et quelque peu distant vis-à-vis des gaullistes. Mais dans la France collaborationniste, le nom du juif Maurois sera voué aux gémonies et ses livres seront interdits.

En janvier 1943, le général Béthouart, qui a favorisé le débarquement des Alliés au Maroc et en Algérie, est envoyé par le général Giraud à Washington comme chef de mission militaire afin de négocier l’aide américaine, principalement le réarmement de l’armée française. Maurois le rencontre et lui fait part de son désir de partir pour l’Afrique du Nord. Il sera de nouveau officier de liaison, rapporteur d’opérations et chargé de communication, enchanté de retrouver, après tant de malheurs, une armée française ardente et confiante, mais attristé par les clivages politiques, les querelles de clans, voire les rivalités d’ego. D’Algérie, il part en Italie puis en Corse, connaît fatigue, maladie, danger de mort. En janvier 1944, de retour aux États-Unis, il est chargé de missions d’information et sillonne le pays.

Au total, Maurois aura donné plus de huit années de sa vie à l’armée. Dans le bilan qu’il en tire dans ses Mémoires, il s’enorgueillit d’avoir servi cette belle institution tout en se voulant lucide quant à certains de ses dysfonctionnements et en regrettant ses divisions internes : « Dans cette Europe furieuse du XXe siècle, un pays valait ce que valait son armée et nul ne pouvait dire qu’il comprenait la France s’il ne connaissait l’armée française. Je l’ai, je crois, bien connue et profondément aimée, bien que je fusse sensible à ses fautes. Elle avait de belles traditions, venues de l’Ancien Régime, de l’Empire et des guerres coloniales. Elle était, en France, une des rares institutions qui eussent franchi le pont de la Révolution. Formés dans des écoles savantes, ses officiers atteignaient pour la plupart à un niveau d’intelligence et de culture très honorable. Beaucoup d’entre eux venaient à l’armée, comme me le décrivit plus tard Lyautey, pleins d’une foi mystique, presque religieuse. La faute était, dans la plupart des corps de troupe, de donner à leur enthousiasme peu d’aliments. Une armée qui n’a pas une tâche bien définie s’endort. Aux colonies, les officiers travaillaient. À l’École de guerre, quelques professeurs passionnés réveillaient  les meilleurs. Mais dans les garnisons, la routine engendrait l’indifférence. On constatait peu d’efforts pour faire mieux, pour rajeunir les méthodes, pour tenir compte des progrès scientifiques. La politique, surtout après l’affaire Dreyfus, avait pénétré dans l’armée et la divisait.105 »

Beaucoup d’écrivains français furent combattants au cours du XXe  siècle. Certains moururent au front comme Charles  Péguy ; d’autres perdirent leurs illusions, revinrent amers ou durablement pacifistes, tels Céline ou Jean Giono ; quelqu’un comme Joseph Kessel conserva longtemps une sorte de romantisme de la guerre. En guise de témoignage, Maurice Genevoix préféra publier des récits vrais ; d’autres,  à l’instar d’un Romain Gary, eurent recours à la fiction. Bref, les expériences, les traumatismes, les leçons tirées, les souvenirs furent évidemment extrêmement divers, tout autant que les manières d’en rendre compte sur le plan littéraire. Maurois n’a certes jamais connu la vie dans les tranchées et ne s’est pas non plus retrouvé en première ligne dans une offensive. Il est cependant l’un des rares de nos intellectuels à avoir participé aux deux grands conflits, à s’être courageusement  exposé, à avoir réfléchi sur d’importantes questions comme la légitimité du patriotisme, la notion de guerre juste, les rapports entre soldats et chefs, les liens entre armée et nation. Son parcours est aussi respectable qu’original et intéressant.

 

 

98 Paris, Flammarion, 1970, édition définitive, chapitre 5.

99 Paris, Grasset, 1918.

100 Paris, Grasset, 1922.

101 Paris, Grasset, 1950.

102 Paris, Plon, 1931.

103 Paris, Grasset, 1924. Dans la réédition de 1949 – qui ne reprend pas le « Dernier dialogue sur  le  commandement », publié dans Mes songes que voici en 1933. Une longue préface permet à Maurois d’expliquer le malentendu de 1924 et de nuancer certaines opinions.

104 L’historien et colonel de l’armée de Terre Cyril Becker vient de publier un intéressant essai intitulé L’art de commander selon André Maurois, avec une préface du général Hervé Wattecamps et une postface du général François Labuze (Paris, Editions Nuvis, 2017).

105 Mémoires, op. cit., p. 62-63.


 

BIBLIOGRAPHIE :

  • MAUROIS, André, Les Silences du colonel Bramble, Paris, Grasset, 1918.
  • MAUROIS, André, Discours du docteur  O’Grady, Paris, Grasset, 1922.
  • MAUROIS, André, Dialogues sur le commandement, Paris, Grasset, 1924.
  • MAUROIS, André, Nouveaux discours du Docteur O’Grady, Paris, Grasset, 1950.
  • MAUROIS, André, Mémoires, édition définitive, Paris, Flammarion, 1970.
  • LAURENT, Thierry, André Maurois, moraliste, Paris, L’Harmattan, 2016.
  • BECKER, Cyril, L’art de commander selon André Maurois, préface du général Hervé Wattecamps, postface du général François Labuze, Paris, Éditions Nuvis, 2017.

 

Monsieur Thierry Laurent est professeur de langue et de littérature françaises. Docteur en littérature française du Moyen Âge et de la Renaissance, docteur en littérature française du XXe siècle, habilité à diriger des recherches en littérature française, ancien élève de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Thierry Laurent est professeur de français langue étrangère aux Cours de Civilisation française de la Sorbonne et professeur invité de littérature française à l'Université de Vilnius (Lituanie). Il enseigne également à l'Institut catholique de Vendée (ICES). Il poursuit de nombreuses activités liées à la recherche en France et en Lituanie. Il a publié neuf essais et une trentaine d’articles.

 

 

 

 

 

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Titre : ✅ André Maurois et l’armée
Auteur(s) : Monsieur Thierry Laurent
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