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⚡️ La furia francese : représentations, limites et réalités ou pourquoi l’armée française conserve une baïonnette sur le HK416

Brennus 4.0
Histoire & stratégie
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Tous les dieux ayant décidé de se marier, chacun prit la femme que le sort lui assignait. Le dieu de la Guerre (Polemos), étant resté pour le dernier tirage, ne trouva plus que la déesse de la Démesure (Hybris). Il s’en éprit follement et l’épousa. Voilà pourquoi il l’accompagne partout où elle va. Partout où paraît la démesure, dans une cité ou parmi les nations, la guerre et les combats marchent aussitôt après elle » 1.

« On cite partout que la guerre, aujourd’hui, devient chose savante entre toutes, qu’il faut des savants… La guerre, toujours, tant qu’elle sera la guerre et qu’on y risquera sa peau, sera essentiellement chose d’instinct » 2.

« Contrary to conventional American wisdom, the French liked to fight. I accompanied them when they, Afghan troops and a handful of Americans invaded a Taliban-held valley. Despite comments from people who have no actual experience with them, French troops don’t run from a contact. They like to advance toward the enemy and shoot. A lot » 3.


 


L’Europe a connu, tant sur son sol qu’à l’extérieur de son espace géographique, 125 conflits majeurs depuis la bataille de Fornoue en 1495. La France a été l’un des principaux belligérants dans 49 d’entre eux. Elle a livré durant cette période 185 batailles et en a remporté 132, conférant à ses armées le record des victoires en Europe, loin devant le Royaume-Uni et l’Allemagne. Comme le fait dire avec humour le dialoguiste Michel Audiard à l’un de ses personnages, les Français font preuve à la guerre d’une grande singularité. « Mon cher Ludwig, vous connaissez mal les Français. Nous avons le complexe de la liberté, ça date de 89. Nous avons égorgé la moitié de l’Europe au nom de ce principe. Depuis que Napoléon a écrasé la Pologne, nous ne supportons pas que quiconque le fasse à notre place. Nous aurions l’impression d’être frustrés » 4. L’historien François Cochet le souligne plus gravement dans un ouvrage récent 5, les Français disent aimer la paix, mais n’hésitent pas à souvent s’engager dans des conflits armés.

 

Les Français font donc souvent la guerre. Ils la font généralement bien, avec une certaine constance et, héritage de la géographie et de leur histoire, d’une manière singulière. Cette continuité et ce particularisme se véri- fièrent tout au long de leur histoire militaire, de Gergovie à Gao, en pas- sant par Fornoue, Valmy, Austerlitz, la Marne, Bir-Hakeim, Chipyong-ni, le pont de Vrbajna et la vallée d’Alasay.

 

Cet article propose un bref aperçu de cette spécificité de l’esprit combattant français, principalement tel que l’on a pu se le représenter à partir de la fin du XIX e siècle ; mais également de ses limites et de ses dérives ; et surtout de ce qu’il peut et devrait réellement recouvrir aujourd’hui.

 

Après avoir échoué dans sa tentative d’occuper Naples pendant la première guerre d’Italie, le roi Charles VIII se replie en France avec son armée au cours de l’été 1495. La Ligue de Venise s’oppose à lui à Fornoue le 6 juillet, pour lui interdire le franchissement des Alpes. Face à une coalition très supérieure en nombre, les Français, parviennent à contre-attaquer et contre toute attente, à bousculer le dispositif adverse. Le courage et la fougue des troupes françaises conduites par le roi lui-même, furent soulignés par les chroniqueurs italiens, évoquant à cette occasion une véritable furia francese. L’expression fera florès pendant les siècles suivants, servant à exalter l’irrésistible élan animant les troupes françaises au combat lorsqu’elles sont bien commandées.

 

Les auteurs militaires et les partisans de la revanche, après les défaites de 1870-1871 imputées à l’esprit défensif de l’armée impériale, mirent en avant cette intrépidité caractéristique  du soldat français l’incitant à se précipiter naturellement  vers le danger en se jouant de sa vie, justifiant ainsi le dogme de l’offensive à outrance d’avant 1914. Influencée par une lecture partielle, sinon biaisée, des écrits d’Ardant du Picq, la mode des « forces morales » conduisit à penser que la victoire ne pouvait revenir qu’à celui dont la volonté de vaincre était la plus forte. « Pour vaincre, il faut rompre par la force le dispositif de combat de l’adversaire. Cette rupture exige des attaques poussées jusqu’au bout, sans arrière-pensée ; elle ne peut être obtenue qu’au prix de sacrifices sanglants. [...] L’offensive seule conduit à des résultats positifs. Les succès à la guerre ont toujours été remportés par les généraux qui ont voulu et cherché la bataille ; ceux qui l’ont subie ont toujours été vaincus »6. Sans totalement remettre en question ce dogme, quelques officiers néanmoins, dont le lieutenant-colonel Pétain et le colonel Lanrezac, alors professeurs à l’École supérieure de guerre, s’inquiétèrent de l’absence de réelle réflexion tactique marquant la doctrine d’avant 1914. Ils critiquèrent notamment le code d’instruction militaire de 1901 prônant la charge en grandes unités, baïonnette au canon7, préconisant plutôt la manœuvre, la puissance matérielle, le mouvement et l’initiative. S’adressant au maréchal Pétain en 1931, Paul Valéry souligne ce décalage entre la doctrine d’avant-guerre et la réalité du combat moderne vécue dès l’été 1914. « Vous avez découvert ceci : que le feu tue… Je ne dirai pas qu’on l’ignorât jusqu’à vous. On inclinait seulement à désirer de l’ignorer. Comment se pouvait-il ? – C’est que les théories ne se peuvent jamais construire qu’aux dépens du réel, et qu’il n’est point de domaine où des théories soient plus nécessaires que dans le domaine de la préparation à la guerre, où il faut bien imaginer la pratique pour pouvoir établir le précepte »8.

 

Comment expliquer une telle césure entre la pensée militaire française d’avant 1914, par ailleurs très largement partagée par l’ensemble des nations occidentales, et la réalité de la guerre industrielle, pourtant pressentie avec les retours d’expérience de la guerre de Sécession, de la guerre des Boers et du conflit russo-japonais ? Comme l’observe le chroniqueur militaire Régi- nald Kann en 1905, un débat existe pourtant, opposant « deux opinions ou écoles en présence : l’école nouvelle qui procède par l’enveloppement, et l’école « historique » qui emploie la masse sur un point décisif ; pour la première, le grand moyen d’action est le feu ; pour la seconde, c’est le choc »9. C’est la deuxième école, incarnée par les généraux Langlois et Bonnal, ce dernier alors directeur de l’École supérieure de guerre, qui l’emporte finalement. La conception des opérations militaires en France fut à l’époque indubitablement fondée sur des vertus guerrières, déjà identifiées dès l’antiquité et supposées être inhérentes au soldat français. Le courage, l’audace, la force physique, la discipline et l’esprit de corps permettaient à eux seuls, de donner à la troupe qui charge ou reçoit un assaut, la masse suffisante pour disloquer un dispositif adverse, ou au contraire l’absorber. Le courage décrit chez la plupart des philosophes de l’antiquité, est synonyme de virilité. Socrate affirme ainsi que l’homme courageux est « celui qui demeure sans crainte en présence d’une noble mort, ou de quelque péril imminent pouvant entraîner la mort »10. Cette qualité est selon lui un juste milieu entre la lâcheté et la témérité, parfois rencontrée chez certains peuples comme les Celtes qui ne redoutent que la chute du ciel 11. Il souligne ainsi que cette témérité incontrôlable peut s’avérer dangereuse et donner lieu à de grandes dérives. « Au reste, celui qui ne craindrait absolument rien, ni les tremblements de terre, ni les inondations de la mer soulevée, ne pourrait être qu’un homme en démence, ou tout-à-fait insensible, comme on dit que sont les Celtes »12 . L’audace celtique est également mise en avant par César, à la fois pour donner une unité à ses conquêtes occidentales, mais aussi pour valoriser ses succès.

 

« Les habitants des Gaules ont toujours été à la guerre plus que des hommes, surtout dans le premier choc » 13. Ces qualités guerrières du peuple gaulois furent particulièrement mises en relief à la fin du XIX e siècle, au moment où Renan, Bainville, Vidal de La Blache et Lavisse donnèrent naissance au roman national dont la France avait tant besoin au sortir de la guerre de 1870. « Vous verrez que [vos pères] ont versé leur sang dans de glorieuses batailles pour que la France fût honorée entre toutes les nations. Vous apprendrez ainsi ce que vous devez à vos pères, et pourquoi votre premier devoir est d’aimer par-dessus tout votre patrie, c’est-à- dire la terre de vos pères »14. L’esprit guerrier du peuple français fut ainsi personnifié au travers des figures de Vercingétorix, Clovis, Jeanne d’Arc et Napoléon, tandis que les batailles de Gergovie (52 av. J.-C.), Poitiers (celle de 732 et non celle 1356), Bouvines (1214), Marignan (1515), Valmy (1792) et Austerlitz (1805) devinrent les hauts lieux guerriers du peuple français en armes. À une époque où les affrontements à l’arme blanche, sabre ou baïonnette, à pied ou à cheval, étaient encore perçus comme la norme, s’ancra ainsi dans les esprits la figure romantique du soldat et de sa fidèle « lame » qui triomphe au corps à corps. L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau souligne en outre qu’« avant la mise en œuvre de l’armement moderne, les soldats occidentaux combattaient “ corps redressé ” sur le champ de bataille. Cette posture leur était dictée par leur arme, le fusil à poudre, dont le rechargement ne pouvait s’effectuer que debout. [...] Cette position verticale était certes imposée au soldat par les conditions technologiques du combat, mais elle était aussi hautement valorisée et valorisante aux yeux des acteurs eux-mêmes. [...] Car dans le danger extrême du champ de bataille, on se tenait droit. Physiquement bien sûr, mais aussi moralement »15. L’imagerie d’Épinal contribuera ainsi à édifier tout au long de ce siècle le mythe du combattant français, avec ses qualités martiales et sa furia francese, et à l’inscrire dans l’inconscient collectif comme étant l’illustration la plus parfaite de l’âme et de toutes les valeurs françaises.

 

Par  ailleurs, le  souvenir des  campagnes révolutionnaires et napoléoniennes,  porté notamment par les études du Suisse Jomini et du Prussien Clausewitz, conforta cette perception chez la plupart des penseurs militaires français de la fin du XIXe  siècle. Dans les représentations  culturelles et doctrinales françaises de l’époque, le combat se vit ainsi bien souvent réduit à sa phase paroxysmique, celle de l’assaut. Depuis l’antiquité, le combat est essentiellement associé au choc, au contact avec l’adversaire, allant jusqu’au corps à corps et au duel à l’arme blanche. La pratique d’un tel acte requiert l’affermissement de qualités individuelles et collectives (force physique, force morale, discipline) reposant sur un déni temporaire des ressorts sociaux, culturels et psychologiques profonds que constituent la compassion, le respect de la vie d’autrui et surtout l’instinct de survie. Ce déni se traduit dans ses formes les plus totales par la négation absolue de l’humanité de l’adversaire, mais également par une forme de transcendance  individuelle acquise par la mort au combat, permettant de dépasser la peur, la sidération et l’indicible instinct de destruction, consubstantiels à l’extrême violence des situations rencontrées. Aristote affirme ainsi que « la plus noble forme de la mort est celle qu’on rencontre à la guerre au sein du plus grand des dangers »16. Or, cette représentation constitue à la fois l’origine et la conséquence de constructions idéologiques, stratégiques et tactiques meurtrières qui condui- sirent aux désastres de Crécy (1346), de Poitiers (1356), d’Azincourt (1415), aux charges héroïques mais inutiles de la division Marguerite à Sedan, en septembre 1870 et aux cuisants revers de l’été 1914. La seule bataille des frontières le 22 août, au cours de laquelle 27 000 Français furent tués en une seule journée, en est l’un des exemples les plus frappants. Les straté- gistes et les états-majors occidentaux de la fin du XIXe et du début du XXe siècle avaient en effet sous-estimé la puissance du feu industriel et sa démultiplication par la manœuvre. La puissance de l’arme aérienne, la précision quasi chirurgicale de l’artillerie, celle des missiles et in fine le feu nucléaire, semblent aujourd’hui avoir mis un terme définitif à la prédominance du choc.

 

Toutefois, si la primauté du feu semble s’imposer dans la guerre moderne, elle ne constitue en aucun cas la clé unique du succès. Car le feu, surtout lorsqu’il est indirect et pratiqué à distance de sécurité (stand-off), ne permet pas la permanence du contrôle du milieu terrestre, en particulier humain. L’histoire et plus particulièrement les interventions occidentales récentes, démontrent ainsi que le feu considéré seul ne permet pas la victoire stratégique et garantit encore moins une paix durable. En dépit de toutes les ruptures technologiques et culturelles ayant affecté le combat du néolithique à nos jours, ses composantes essentielles demeurent aujourd’hui et très vraisemblablement pour longtemps encore : le choc, le feu, la manœuvre, l’adaptation à l’adversité et la gestion de la contingence. Seule leur combinaison est susceptible de varier. Les déconvenues de l’été 1914 prouvèrent ainsi que l’esprit guerrier ne pouvait être circonscrit à la seule aptitude au choc. La poursuite du conflit montra que bien au contraire, cet état d’esprit devait profondément et rapidement évoluer. Il s’est ainsi progressivement caractérisé par des dispositions morales, si ce n’est spirituelles17, et intellectuelles permettant au combattant, quel que soit son niveau de responsabilité, d’à la fois conduire et d’endurer le choc, de livrer et de supporter le feu, de combiner les deux quand l’opportunité se présentait afin de manœuvrer et surtout d’être apte à contrer dans la durée l’incertitude caractérisant le combat dans toutes ses manifestations.

 

L’endurance, la  rusticité et  la  résilience vinrent donc s’ajouter aux qualités nécessaires non seulement aux combattants de la Grande Guerre, mais aussi aux civils de l’arrière et aux dirigeants politiques. Le sursaut de la Marne en septembre 1914, mais surtout la bataille de Verdun à partir de février 1916, sont des illustrations parfaites de cet état d’esprit polymorphe et partagé qui permit à l’ensemble du pays de s’adapter rapidement au caractère changeant et imprévisible de la guerre. Pour reprendre la métaphore de Clausewitz : « la guerre est un caméléon ». L’esprit guerrier doit donc pouvoir être adapté à chaque nouveau contexte et à chaque confrontation avec de nouvelles formes d’adversité, de nouvelles ruptures technologiques, culturelles ou tactiques. C’est exactement cette faculté d’adaptation, tant psychologique qu’idéologique et opérationnelle, qui permit la victoire de 1918 que nous célébrons cette année. Dans un article paru en 1925, alors que la doctrine de l’armée française se renouvelle après-guerre, un stagiaire de l’École supérieure de guerre, le capitaine Charles de Gaulle, met pourtant en garde ses contemporains contre le retour d’une approche trop conceptuelle et dissociée de la nature réelle de la guerre. Il en appelle ainsi à « ce goût du concret, ce don de la mesure, ce sens des réalités qui éclairent l’audace, inspirent la manœuvre et fécondent l’action »18. La tournure des opérations en 1939, puis la défaite de 1940, lui donneront raison, montrant que l’échec trouve systématiquement sa source dans le décalage né entre l’aptitude morale d’une nation à faire la guerre, sa doctrine militaire et la réalité de l’engagement au combat.

 

Il serait toutefois inepte de nier ou seulement minorer l’importance du combat de contact. Le choc (potentiel ou réel) est un mal nécessaire. Comme le précisait l’Empereur de manière fleurie, « en guerre comme en amour, pour en finir, il faut se voir de près »19. C’est aussi ce que rappelle très pertinemment au début des années 1980 un historien militaire suisse, le colonel Daniel Reichel. Selon lui, « l’élément primaire, absolument fondamental du combat, est constitué par le choc »20. Le feu et la manœuvre « en sont les compléments nécessaires, certes, mais seul le choc, en définitive, leur confère leur efficacité ». Pourtant, ainsi que le note Ardant du Picq, le choc reste rarissime dans l’histoire de la guerre. En effet, généralement soit une troupe chargée par une autre se disloque et s’enfuit prise de panique avant la collision, soit au contraire elle tient bon et c’est l’assaillant qui reflue avant d’arriver au contact. Pour s’en convaincre, il convient de constater que la part effectivement occupée par le combat au corps-à-corps n’est pas à la hauteur de sa place dans l’imaginaire. Ainsi, au cours de la période 1792-1815, la baïonnette n’est responsable que de 4,5 % des blessures connues chez les vétérans français. Lors de la guerre de Sécession, on compte seulement 1 % de victimes de blessures par baïonnettes. La Première Guerre mondiale voit pourtant encore son usage lors des montées à l’assaut, complété par l’emploi de couteaux, de pelles, d’armes de poing, de grenades et de lance-flammes, plus efficaces dans l’espace confiné d’une tranchée. Le capitaine de Gaulle est ainsi blessé à la cuisse par baïonnette en 1916 dans le secteur de Douaumont. Cependant, selon les statistiques du service de santé aux armées, les pertes par arme blanche ne dépassent pas 0,9 % en 1914 et disparaissent en 1917. Ces observations ne reflètent cependant qu’imparfaitement la réalité du combat de contac Par choc en effet, Reichel ne se limite pas au simple aspect cinétique. Il englobe également l’effet psychologique induit, conduisant « à paralyser la volonté et les réflexes de la défense », « une sorte de révélation brutale et sordide, selon laquelle la situation serait sans issue ». La véritable finalité du choc est donc la perception de l’adversaire et non son intégrité physique. Cet effet de sidération peut être atteint par un assaut, mais il peut également l’être par « le feu, ou la menace du feu », qui est à cet égard « un prolongement du choc ».

 

Les     combats     livrés en   février   1951   par le  bataillon  de  Corée à  l’est  de  Séoul, dans le secteur de Wonju, confortent parfaitement cette assertion. Au cours d’une action menée par la 2e division d’infanterie américaine commandée par le général Ridgway, sous les ordres duquel les Français étaient placés, les volontaires du lieutenant-colonel Monclar 21 s’illustrèrent lors de très violents combats à  Chipyong-ni. «  Shortly after midnight the deafening sound of whistles and bugles signaled the initial Chinese attack. This first attack was met and defeated by Monclar’s French battalion in close hand-to-hand fighting. The heroic French confused the Chinese raiders by cranking their own sirens before charging with fixed bayonets howling all the way – the Chinese were rattled and they turned and fled. The Bataillon de Corée will always be remembered for the legendary bayonet charge at Chipyong-ni. The spirited defense set the tone for the rest of the defenders of Chipyong-ni that night »22 . Au cours de l’engagement, les Français fixèrent naturellement leurs baïonnettes avant les échanges de feu et les utilisèrent quand le combat au corps à corps s’imposa finalement. C’est au cours de l’un de ces assauts que se distingua sous le regard médusé de journalistes américains le lieutenant Gildas Lebeurier, coiffé d’un foulard rouge pour entraîner ses hommes. Les observateurs eurent à cette occasion le sentiment que les soldats chinois redoutaient davantage les  baïonnettes qu’ils pouvaient voir, que les balles qu’ils n’apercevaient pas. Le général Ridgway aurait par la suite déclaré : « La baïonnette n’est peut-être pas la dernière arme secrète de l’armée des Nations-Unies, mais elle a un pouvoir agressif indiscutable. J’ai entendu parler deux fois de la baïonnette dans la guerre de Corée, une fois par les Turcs, une autre fois par les Français. Il sera rappelé à toutes les unités que cet instrument n’a pas été inventé uniquement pour ouvrir les boîtes de conserves »23. Monclar, pour sa part, estima qu’on exagérait l’importance de la baïonnette mais il reconnut son effet psychologique éminent, tant pour ses hommes au plus fort des combats, que pour l’adversaire, paralysé par des contre-attaques françaises aussi brutales qu’inattendues 24. Ainsi, même dans un engagement moderne où domine indéniablement la puissance du feu, laptitude au choc, à la fois mécanique et psychologique, reste le facteur essentiel, bien que non suffisant, permettant de contrer l’adversité et la difficulté de réguler l’incertitude et la peur, et in fine de contrôler le milieu. C’est exactement ce que recouvre la définition de la pugnacité.

 

Porter ou endurer simultanément le choc et le feu dans la durée requiert ainsi des qualités individuelles particulières. Sans elles, il n’est pas de maîtrise de ce que commandent l’instinct, la peur, la fatigue, l’inconfort et le déchaînement de violence dans les situations les plus extrêmes. Henry Morel-Journel dépeint ainsi en 1922, ce qu’est devenu un assaut à la fin de la Grande Guerre :« Une charge à la baïonnette, c’est une bande de gens apeurés, qui se lancent en avant en fermant les yeux et en serrant leurs armes contre leurs poitrines »25. Or, le courage, la pugnacité, la rusticité et la maîtrise de soi, en plus de ne pas être des vertus innées et persistantes, ne s’enseignent vraisemblablement pas. Résultant d’une combinaison d’influences aussi bien contextuelles que biologiques complexes et mal connues, des facultés susceptibles de  renforcer  l’esprit  guerrier  idéal restent  difficiles,  voire hasardeuses à distinguer. Les historiens français de la guerre de 14-18 sont souvent classés en deux écoles : ceux qui considèrent que les combattants ont « consenti » par patriotisme au sacrifice et ceux pour qui les poilus ont été « contraints » de multiples façons 26. Sans entrer dans cette polémique d’historiens dont les argumentaires respectifs restent cohérents et convaincants, on peut toutefois tenter de dresser, non pas une typologie, mais une caractérisation du combattant au travers du XXe siècle. Se livrer à une typologie n’aurait en effet pas de sens car une telle catégorisation ne refléterait, à moins d’être caricaturale, ni la diversité des comportements au feu, ni le fait que les hommes restent, sans aucune exception, faillibles, sensibles à l’usure du combat et bien souvent inconstants. Ainsi que le décrit fort bien Joseph Conrad dans son roman Lord Jim 27, un même individu peut, à la fois, se comporter de façon héroïque en un instant donné et totalement flancher l’instant d’après, quelles que soient sa volonté et ses qualités initiales. L’inverse se produit également comme le rapporte Ernst Jünger, en se référant à sa propre expérience dans Orages d’acier 28.

 

Ainsi,  pour  certains, le  combat fut  effectivement très certainement subi et vécu de façon principalement passive. Il est toutefois abusif de réduire ces combattants à de simples sujets contraints, car la réalité est sans doute beaucoup plus complexe. De nombreux jeunes français s’engagèrent ou devancèrent l’appel par sens du devoir, par patriotisme, ou simplement par goût de l’aventure tout au long du XX e  siècle, pour finalement découvrir au gré des circonstances  qu’ils ne s’adaptaient  pas aux rudes conditions du  combat. Le  corps expéditionnaire français en Indochine, pourtant uniquement constitué de volontaires, connut sa part de désertions et de défections face à l’ennemi, comme le montre le cas des « rats de la Nam Youn » à Dien Bien Phu. La part de ces combattants passifs est indiscutable mais reste difficile à évaluer. Dans son étude sur le combat 29, le colonel Michel Goya estime qu’ils purent représenter dans certaines circonstances jusqu’à 80 % de la masse combattante. Ce chiffre peut paraître considérable mais  semble bien  étayé par  la  démonstration et les exemples fournis par l’historien. Sans forcément aller jusqu’à la désertion, hormis pour sauver leur vie, ces individus ne constituèrent généralement pas des acteurs susceptibles de jouer un rôle déterminant dans la conduite des opérations. Ils ne firent d’ailleurs généralement pas partie de ceux, relativement peu nombreux au regard des effectifs engagés, qui s’impliquèrent dans les mutineries de 1917. Il n’en demeure pas moins que ces combattants surent faire preuve durant le Premier conflit mondial d’une endurance hors-norme pour supporter les épreuves auxquelles ils furent confrontés.

 

Pour d’autres, la mission sacrée que constituait la défense du pays et le respect du devoir citoyen fut  un  ressort individuel suffisant pour accepter l’inconfort, la proximité avec la violence, l’éventualité de la mort ou de la blessure. Cet état d’esprit anima vraisemblablement, à en croire la masse de correspondances et de témoignages de ces acteurs, le cas le plus commun lors des deux conflits mondiaux. Le refus de la défaite et l’esprit de résistance incarnés par les premiers français libres, puis par des figures diamétralement opposées sur le plan idéologique, telles que Jean Moulin, François de La Rocque, Pierre Georges, dit « Colonel Fabien », ou encore Honoré d’Estienne d’Orves, illustrent également remarquablement bien de ce que peut être un engagement civique poussé jusqu’au sacrifice ultime.

 

Ce cadre général étant posé, il n’en reste pas moins réducteur, au vu de la diversité des parcours et des motivations profondes de chaque combattant, au déclenchement puis lors des conflits, de chercher à les cantonner dans des catégories distinctes et bien définies, comme si l’état d’esprit de ces soldats ne devait pas varier au fil des épreuves. On est ainsi enclin à penser que des qualités guerrières purent s’altérer ou se développer de manière collective et se voir confortées avant, puis au cœur même de l’action. Pour beaucoup de combattants, y compris de nos jours, la guerre peut être vécue comme un moyen de donner un sens à leur vie et d’y trouver une forme de transcendance au travers de l’identification  à un groupe, en particulier à postériori. Le combat et sa préparation, en permettant l’effacement partiel des frontières sociales, favorisent fortement l’émergence de liens spécifiques tels que la camaraderie, la solidarité et l’esprit de corps. De plus, de la confrontation à la violence, au danger, à la mort et au deuil, naît généralement un puissant facteur identitaire.

 

Celui d’un sentiment de fierté et d’appartenance à une communauté très fermée de guerriers capables de se sacrifier pour une cause, un idéal, voire simplement pour un style de vie. Cet état d’esprit peut parfois même tendre à l’exaltation sous la plume de certains auteurs tels que l’historien Dominique Venner : « Les hommes de guerre viennent d’un autre temps, d’un autre ciel. Ce sont les derniers fidèles d’une austère religion. Celle du courage et de la mort. Ils sont de l’espèce qui se rase pour mourir. Ils croient à la rédemption de l’homme par la vertu de l’exercice et du pas cadencé. Ils cultivent la forme physique et la belle gueule. S’offrant le luxe de réveils précoces dans les matins glacés et des marches harassantes pour la joie de s’éprouver. Ce sont les derniers poètes de la gratuité absolue » 30. Ce sentiment quasi sacerdotal est d’autant plus fort lorsqu’il est reconnu par des décorations spécifiques permettant au guerrier d’être distingué du commun des mortels. C’est ce que relève Monclar en constatant que « les récompenses stimulent vivement, puissamment, le moral » 31. Un aphorisme tiré d’une œuvre de Coppola à la fin des années 1980, aujourd’hui souvent repris par de jeunes anciens combattants français, témoigne de ce besoin de singularisation ressenti par ceux qui ont connu l’expérience du feu : « À nous et à ceux de notre race ! Et il n’y en a plus des masses ! » 32 . Par ailleurs, le maintien de traditions, de rites cérémoniels (remises de képis, prises d’armes, remises de décorations) et de spécificités de corps, les célébrations de Camerone pour les légionnaires, Bazeilles pour les coloniaux, Sidi-Brahim pour les chasseurs, les fêtes d’armes, loin d’être des survivances du passé, participent de l’entretien de ce puissant facteur d’intégration et d’identification des individus à un groupe singulier.

 

Ce phénomène identitaire s’explique aussi par le besoin latent chez chaque combattant, de charger l’expérience de la guerre d’un sens supérieur, de trouver une justification aux sacrifices et aux pertes. Enfin, un dernier type de combattants se distingue dans tous les conflits, celui des guerriers absolus. Ceux pour lesquels le combat sert de révélateur individuel et durant lequel ils sont à même de tirer profit de leurs qualités hors normes. On pense bien évidemment immédiatement à Conan, le  personnage fictif de Roger Vercel33, mais les redoutables combattants que furent Georges Guynemer, Ernst Jünger, Marcel Bigeard, Roger Vandenberghe, parmi tant d’autres, montrent à l’envi que de simples citoyens que rien ne prédestinait à l’exercice des armes peuvent parfois être appelés à devenir des soldats exceptionnels. Pour eux, la fin des combats constitue une épreuve bien plus difficile que l’expérience combattante. C’est ce que décrit le journaliste Éric Deschodt dans sa biographie du capitaine Claude Barrès34. « L’assommante paix évoquée par de Gaulle s’abat sur la France et la vie perd son sens. Tout est à faire, à construire et reconstruire. Mais il y a des maçons pour cela et les SAS ne se voient pas maçon. Ils n’aiment pas, ne savent pas, ne veulent que se battre. Ils ont contracté cette folie à la guerre ». Ce sentiment fut partagé par nombre de vétérans français et allemands après le premier conflit mondial, donnant lieu à l’émergence d’un concept historiographique majeur dans les années 1990, celui de la brutalisation 35. C’est le sens de cette citation attribuée à Ernst von Salomon : « Kinder, Geniesst Den Krieg... Der Friede Wird Fürchterlich »36. Conséquence de la banalisation de la violence et de la sacralisation de l’expérience guerrière, cette brutalisation aurait contribué à la montée des totalitarismes européens pendant l’entre-deux-guerres.

 

Au-delà des qualités individuelles et des seules postures martiales, le rôle des chefs, qui ne sont pas eux non plus épargnés par l’incertitude, l’inconfort, la peur et la sidération, est primordial pour animer et entretenir l’élan et la cohésion nécessaires dans les moments cruciaux. Outre la conception puis la conduite de l’action à mener, le rôle essentiel d’un chef consiste à lui donner en permanence un sens et une finalité, notamment une fois qu’elle est achevée. C’est ce que souligne le philosophe Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, qui bien que bénéficiant d’une dispense et en dépit de ses convictions pacifistes, n’hésita pas à s’engager en 1914, ne supportant pas l’idée de demeurer à l’arrière quand les meilleurs étaient envoyés au front. « L’art militaire s’exerce au-delà de ce que l’homme peut vouloir. Au moment où les forces humaines sont à bout, il faut marcher encore ; au moment où la position n’est plus tenable, il faut tenir encore. Dans ces hommes écrasés par des forces inexorables, il faut donc trouver le moyen de faire saillir les dernières convulsions qui donneront la victoire » 37. Nier le rôle fondamental du chef au combat, quel que soit son grade, et assimiler l’ensemble des combattants à une masse cohérente et dotée d’une volonté propre est donc non seulement absurde, mais constitue également une négation fondamentale des faits historiques. La reprise du pont de Vrbanja en mai 1995 relatée par le lieutenant Bruno Héluin 38  et le récit de son commandant d’unité, le capitaine François Lecointre, sont à ce titre tout à fait révélateurs du rôle du chef et de ce que lui- même peut éprouver pendant de l’action. « Le moment précis où je mesure de façon ultime ce que ça va être… Ce que je mesure bien c’est la peur aussi. Parce que je commence à comprendre ce qui va se passer. Le moment où je mesure ce qui va se passer et à quel point cela va être un corps à corps, c’est le moment où on donne l’ordre de mettre les baïonnettes aux canons »39.

 

Qu’il soit cadre de contact ou en charge de la conduite des opérations au plus haut niveau, le chef militaire reste incontournable pour guider et encadrer l’action. Il s’agit en effet également d’un autre contresens idéologique et historique majeur que de chercher à dissocier les hauts responsables militaires de la troupe combattante, en niant leur rôle essentiel dans le succès ou l’échec des opérations. Comptables devant la nation de la vie des hommes placés sous leurs ordres, c’est leur faire un mauvais procès que d’occulter leur capacité à insuffler la combativité et la volonté de vaincre, ne serait-ce au travers de la confiance qu’ils inspirent. C’est également réfuter, par ignorance ou par malhonnêteté intellectuelle, qu’avant d’être des grands chefs, ils ont auparavant généralement fait partie de cette masse combattante. Le sursaut du corps expéditionnaire français en Indochine suscité fin 1950 par la désignation du général de Lattre de Tassigny 40, blessé cinq fois durant la Grande Guerre, est à ce titre particulièrement évocateur sur ces aspects. Le président du Conseil Georges Clemenceau ne s’y était pas trompé lui non plus, lorsqu’il désigna Foch comme généralissime en 1917 : « Je me suis dit : essayons Foch ! Au moins, nous mourrons le fusil à la main ! J’ai laissé cet homme sensé, plein de raison qu’était Pétain ; j’ai adopté ce fou qu’était Foch. C’est le fou qui nous a tirés de là ! » 41. Il est enfin opportun de noter que Foch et de Lattre perdirent chacun un fils, tué à l’ennemi, ce qui relativise le grief communément fait à la haute hiérarchie militaire de l’époque, de se désintéresser des pertes subies.

 

À l’opposé, dans ses dérives les plus extrêmes, l’esprit guerrier non contrôlé mène potentiellement  à une distanciation dan- gereuse avec la réalité, menant à la banalisation des pertes, une violence inutile si ce n’est contre-productive,  et dans les pires des cas, à des dérives comportementales voire des exactions. Le phénomène de brutalisation fut en réalité déjà évoqué parClausewitz avec ce qu’il désignait sous le vocable de guerre absolue (absoluter Krieg). Le stratégiste prussien décomposait cette notion au travers de ce qu’il nomma une « étonnante/ remarquable trinité » en mettant en avant dans la guerre « […] la violence originelle de son élément, la haine et l’animosité, qu’il faut considérer comme une impulsion naturelle aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d’elle une libre activité de l’âme, et sa nature subordonnée d’instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l’entendement pur. Le premier de ces trois aspects intéresse particulièrement le peuple, le second le commandant et son armée, et le troisième relève plutôt du gouvernement »42 . Ce concept met ainsi en relation permanente les trois sommets d’un triangle : d’abord le peuple et ses passions, ensuite l’armée, son caractère et son efficacité, et enfin l’État et ses objectifs politiques. Clausewitz rappelle par-là que la guerre est avant tout un instrument politique. Elle n’est qu’une poursuite des relations politiques entre plusieurs compétiteurs.

 

La guerre ne suspend donc pas les relations avec le ou les adversaires, qui restent les interlocuteurs d’un dialogue politique prenant pour l’occasion une forme violente et armée. Dans cette dialectique des volontés, le but premier reste d’épuiser celle de l’adversaire- interlocuteur en lui faisant constater l’improbabilité du succès ou son coût exorbitant. Il revient donc, tout autant au décideur politique qu’au chef militaire, de montrer dans une juste mesure la détermination de la nation et de reprendre les négociations une fois les objectifs militaires atteints. L’esprit guerrier doit donc être compris au prisme de la trinité clausewitzienne. Il ne peut pas y avoir d’esprit guerrier cohérent sans l’expression d’une volonté politique. Marc Bloch le souligne avec force, « l’impuissance de notre gouvernement à  définir honnêtement ses buts de guerre »43, sans dédouaner entièrement les chefs militaires de l’époque, constitue l’une des causes fondamentales du désastre de 1940. Cette disposition morale doit ainsi être encadrée et mesurée à l’aune d’ambitions politiques clairement fixées, puisque de cet esprit guerrier découlera finalement l’emploi de la force nécessaire et strictement suffisant pour atteindre ces objectifs.

 

En d’autres termes, la philosophe Monique Castillo décrit avec clarté la problématique découlant de l’analyse clausewitzienne du phénomène guerrier. Elle souligne la responsabilité incombant à la fois à celui qui, dans une démocratie, décide de l’usage de la violence armée, mais également au chef militaire, auquel revient le rôle d’encadrer la furia francese dans l’action. « La force nous est à charge, elle n’est pas un instrument matériel dont on se servirait à son gré ; elle a besoin de solidarité, d’éthicité et même de spiritualité car elle est une figure de la culture qui retourne à la violence quand elle se « naturalise », c’est-à-dire quand elle naturalise la justice, l’honneur ou la dignité en les transformant en violences physiques déchaînées. Les Européens l’ont appris à leurs dépens dans les guerres d’un passé encore récent. Des voix avaient alors tenté de se faire entendre pour dire que la paix est l’épanouissement de la force. La paix, la vraie paix, n’est pas un état faible où l’homme démissionne. Elle n’est pas non plus un réservoir indifférent au bon comme au pire. Elle est la force »44.

 

L’esprit guerrier est ainsi constitutif du premier principe de la guerre, celui de la liberté d’action, clé de l’autorité tant politique que stratégique et de la capacité à peser suffisamment sur la volonté de l’ennemi pour l’en priver. Thucydide énonçait déjà il y a vingt-cinq siècles que « la force de la cité n’est pas dans ses vaisseaux, ni dans ses remparts, mais dans le caractère de ses citoyens » 45. Les soldats tombés à Valmy, sur le Chemin des Dames, à Bir-Hakeim, les résistants du Maquis du Vercors, les tués d’Uzbin n’étaient pas des victimes mais des citoyens tombés pour la défense des valeurs et la sécurité de leur pays. Cet esprit guerrier ne peut donc et ne doit surtout pas être l’apanage du seul soldat. Un tel état de fait acterait de nouveau et pour longtemps la dissociation d’une nation et de son armée. Le développement d’un esprit guerrier hors-sol, décorrélé d’une ambition politique et des réalités sociétales d’aujourd’hui, serait au mieux une erreur, au pire une nouvelle voie vers des échecs militaires. Cette posture morale est effectivement avant tout un héritage commun. Elle s’enracine dans des représentations, une histoire particulièrement riche, une géographie, une mentalité et des valeurs propres à notre société.

 

À  l’heure du  contournement systématique de  la  puissance nucléaire et de la supériorité technologique occidentale, par des adversaires recourant à des modes d’action hybrides, elle est le gage d’une capacité de dissuasion renouvelée. Cette posture permet en  effet d’affirmer la  détermination d’une nation à s’engager jusqu’au corps à corps et symboliquement  jusqu’à l’arme blanche, pour défendre ses valeurs et son mode de vie. Elle est donc de nature à contribuer puissamment à décourager l’adversaire d’agir, le faire douter de sa capacité à l’emporter, le faire renoncer. Les réactions du peuple français dans son ensemble, après les attentats de janvier et novembre 2015 montrent que sa combativité et sa détermination, aujourd’hui encore, ne sont pas qu’une seule vue de l’esprit. Cependant, au même titre que l’identité nationale, l’esprit guerrier ni ne se décrète, ni ne s’enseigne. S’agissant de valeurs, il ne peut que se transmettre au travers d’une véritable instruction civique et d’un travail mémoriel non-exclusif, débarrassé d’oripeaux idéologiques dépassés et néfastes pour la cohésion nationale. Les études actuellement conduites sur le futur service national universel invitent donc naturellement à s’interroger sur  les nécessaires synergies à dégager entre l’Éducation nationale et les armées pour favoriser la transmission de ces valeurs. Outre son aspect purement national, l’enjeu est de taille, car loin d’être le signe d’un repli identitaire, le renforcement de cet esprit guerrier français peut, bien au contraire, constituer le ferment nécessaire au développement d’un véritable esprit de défense européen qui tarde tant à s’affirmer.

 

 

1   Esope (570-526 avant J-C), Fables, Le dieu de la guerre et la démesure (fable 319), rééd. Editions de la Tonnelle, 2017.

2   Ardant du Picq, Charles, Études sur le combat : combat antique et combat moderne, Hachette & Dumaine, 1880, rééd. Economica, 2004. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k750536/f1.image

3   Hernandez, Chris, The truth about the French Army Pt III: The French Don’t Run, publié le 22 juillet 2013, https://

www.breachbangclear.com/the-truth-about-the-french-army-pt-iii-getting-into-fights/

4   Un taxi pour Tobrouk, réalisé par Denys de La Patellière, 1961.

5   Cochet, François, Les Français en guerres, Perrin, 2017.

6   Conduite des grandes unités : service des armées en campagne, Charles-Lavauzelle, 1914. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6224772c/f7

7   Gaston, Jean-Jules, Manuel d’escrime à la baïonnette : description du fusil d’assaut pour l’étude précise du double jeu et du corps à corps, méthode d’enseignement, Berger-Levraut, 1910. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k853148c.image

8   Réponse de M. Paul Valéry au discours de M. le maréchal Pétain, le 31 janvier 1931. http://www.academie-francaise.fr/reponse-au-discours-de-recep-tion-de-philippe-petain

9   Kann, Réginald, Les théories tactiques et la guerre actuelle, publié dans la Revue de Paris, 12 e  année, Tome I, Jan-Fév 1905. https://gallica.bnf.fr/ ark:/12148/bpt6k17481s/f679.item.r=reginald%20kanntactique%20tactique.

10   Aristote (384-322 av. J.-C.), Ethique à Nicomaque, Vrin - Bibliothèque des Textes Philosophiques, 1990.

11   Arrien (v. 95-v. 175), Histoire d’Alexandre : L’anabase d’Alexandre le Grand et L’Inde, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58007915,  rééd. Éditions de Minuit, 1984.

12   Aristote, Ibid.

13   César, Jules, Commentaires sur la Guerre des Gaules, vers 52/51 av. J.-C, rééd. Garnier Flammarion, 1993.

14   Lavisse, Ernest, Histoire de France, cours élémentaire, Armand Colin, 1913. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k648847.texteImage

15   Audoin-Rouzeau, Stéphane, Combattre. Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIX-XXI e siècle), Seuil, 1995.

16   Aristote, Ibid.

17   Venard, Guillaume et Christian, Chaput, Gérard, La densification de l’être : se préparer aux situations difficiles, Pippa, 2017.

18   De Gaulle, Charles, Doctrine à priori ou doctrine des circonstances, publié dans la revue militaire française, n° 43, janvier 1925. https://gallica.bnf.fr/ ark:/12148/bpt6k121946c/f319.item.r=de%20gaulle.

19   Las Cases, Emmanuel, Mémorial de Sainte-Hélène, ou journal où se trouve consigné, jour par jour, ce qu’a dit et fait Napoléon durant dix-huit mois. Magin & Comon, 1840, rééd. Points, 2016.

20   Reichel, Daniel, Le Feu (I) et Le Feu (II), 1982 ; Le Feu (III), 1983 ; Le Choc, 1984 ; La manœuvre et l’incertitude, 1986, édités par le Département militaire fédéral, Berne.

21   Alors général de corps d’armée et à la veille de sa retraite, Raoul Magrin-Vernerey, dit Ralph Monclar, se porte volontaire en 1950 pour prendre la tête du Bataillon français de l’ONU, en cours de formation pour intervenir en Corée. Il accepte de partir en tant que lieutenant-colonel pour pouvoir le com- mander.

22   Gugeler, Russell A, Combat Actions in Korea, Paperback, 2013.

23   Attribuée par plusieurs auteurs relatant l’épopée du bataillon de Corée au général Matthew Ridgway, dans un ordre du jour de février 1952, l’auteur de

cet article n’a néanmoins pas réussi à trouver une référence exacte, attestant de la véracité de cette citation.

24   des Vollerons, Edme, Le général Monclar, un condottiere du XX e siècle, Economica, 2000.

25   In Goya, Michel, Sous le feu : La mort comme hypothèse de travail, Tallandier, 2014.

26   La première école est souvent rattachée à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, les thèses du second groupe sont développées par le CRID 14-18

(Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918).

27   Conrad, Joseph, Lord Jim, Blackwood & Sons, 1900, rééd. Gallimard, 1982.

28   Jünger, Ernst, Orages d’acier (In Stahlgewittern), 1920, rééd. Le livre de poche, 2002.

29   Goya, Michel, Ibid.

30   Venner, Dominique, Armée : les derniers fidèles d’une austère religion, paru dans la revue Item, décembre 1977.

31   Magrin-Vernerey, Raoul, dit Monclar, Ralph, Catéchisme du combat, dactylogramme conservé au service historique de la défense, publié en 2002 par

la commission française d’histoire militaire et l’Institut de stratégie comparée, sous la direction d’Hervé Coutau-Bégarie. http://www.institut-strategie. fr/Monclar.pdf

32   Gardens of stones, réalisé par Francis Ford Coppola, 1987.

33   Vercel, Roger, Capitaine Conan, Albin Michel, 1934, rééd. 1965.

34   Deschodt, Éric, L’orgueil du guerrier : Claude Barrès, Perrin, 1994.

35   Mosse, George, Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of the World Wars, OUP USA, 1990, publié en France sous le titre De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette, 1999.

36   « Enfants, profitez de la guerre… La paix sera terrible. » cité dans von Kageneck, August, Lieutenant de Panzers, Perrin, 1994.

37   Alain, Mars ou la guerre jugée, 1921, Gallimard, rééd. Folio, 1995.

38   In Goya, Michel, Op. cit.

39   Propos du colonel François Lecointre rapportés par Sud-Ouest le 20/07/2017. https://www.sudouest.fr/2017/07/20/video-le-nouveau-chef-d-etat-ma-jor-raconte-sa-charge-a-la-baionnette-a-sarajevo-3632928-710.php

40   Pellissier, Pierre, de Lattre, Perrin, 1998.

41   Jean Martet, Le Tigre, Albin Michel, 1930, cité dans Bénédicte Vergez-Chaignon, Pétain, Perrin, 2014.

42   Von Clausewitz, Carl, De la guerre, 1832, rééd. Tempus, 2014.

43   Bloch, Marc, L’étrange défaite, Société des Éditions « Franc-Tireur », 1946, rééd. Gallimard, 2006.

44   Castillo, Monique, Justifier la violence extrême ? in Inflexions n°31, janvier 2016.

45   Thucydide (vers 465 avant J.C.-vers 495 avant J.C.), Histoire de la guerre du Péloponnèse, Folio classique, 2000.


 

 

 

 

 

 

 

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Titre : ⚡️ La furia francese : représentations, limites et réalités ou pourquoi l’armée française conserve une baïonnette sur le HK416
Auteur(s) : par le colonel Fabrice Clée, chef du pôle études et prospective
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