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⭐ Le fil de l’esprit guerrier

BRENNUS 4.0
Histoire & stratégie
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« Se tromper sur la guerre, c’est se tromper sur la société. »1


Pierre CLASTRES, Archéologie de la violence


Nassrin Abdallah n’est pas une femme kurde comme les autres. Elle est combattante et porte-parole des unités de protection du peuple (Yekîneyen Parastina Gel, YPG). Son engagement au sein des Forces démocratiques syriennes, comme celui de milliers d’autres combattants, apporte des enseignements singuliers sur le rôle de l’idéologie, de la solidarité, et de l’esprit de sacrifice dans la constitution d’un esprit guerrier.

Les principes tirés de la pensée d’Öcalan2 occupent une place prépondérante dans la formation du futur combattant tout en imposant un socle de valeurs communes. Le mode d’organisation traduit la volonté d’effacer les différences hiérarchiques au profit d’un modèle de combattant unique, incarné dans l’heval (camarade), titre porté par tous les combattants YPG, quelle que soit leur place dans la chaîne de responsabilité. La hiérarchie
des organes de commandement repose sur la neutralité de sexe ou de genre et il n’est pas rare qu’une femme se voit confier la fonction de chef de front3. Le culte des hevals tombés au combat rappelle à chacun l’existence d’une cause qui les transcende et qui survivra à leur existence. Ces combattants incarnent, à leur manière, une forme exacerbée de solidarité assurant la cohésion des tabour (sections).
Illustrant à la fois les ressorts individuels, mais aussi collectifs de l’esprit guerrier, l’exemple de la guerre en Syrie contre Daesh par ces combattants locaux, pose la question des fondements de la supériorité tactique. S’interroger sur l’esprit guerrier revient donc d’un point de vue anthropologique à questionner la capacité de notre société à entrer, temporairement, dans un univers où règne une part de violence.
Distinct de l’esprit de défense, qui vise à sensibiliser la sphère publique aux questions de sécurité notamment militaires, l’esprit guerrier doit garantir l’aptitude des soldats à diminuer les effets de la sidération, entendu comme un mécanisme de blocage physique et intellectuel conséquence d’un choc, en vue d’obtenir la victoire. Il demeure essentiel en tant que force morale pour obtenir la supériorité tactique.
La formation de l’esprit guerrier marque le passage du soldat au combattant à travers l’expérience de la guerre et l’acquisition des vertus de la vie militaire au niveau individuel et collectif. Cet état d’esprit revêt toute son importance dans le cadre éventuel du retour de la menace de haute intensité et sur le champ de bataille futur, sans que cela ne soit le fruit d’idéologies bellicistes rencontrées dans l’Histoire.

 

L’expérience intérieure : du soldat en combattant
La guerre transforme le soldat en combattant, l’homme verrait sa conception du monde et son état d’esprit modifiés par cette expérience4. L’anthropologie de la guerre et la littérature militaire, à travers les multiples récits d’expériences individuelles, font ressortir la prééminence du courage, de la solidarité et davantage, de la discipline collective. Le mode de vie militaire nous apprend que la cohésion permet de dépasser la somme des individualités. En effet, le sens du collectif, développé dès la formation initiale du soldat, permet d’accroître la valeur d’une unité.
S’appuyant dès la fin du XIXe siècle sur l’analyse des ressorts psychologiques, Ardant du Picq illustre ce principe tiré de son expérience de la guerre de 1870 et montre que la performance individuelle du soldat compte moins que l’efficacité collective reposant sur «l’intelligence de la solidarité »5. Une unité moins performante, mais où l’adhésion l’emporte sur la contrainte, sera victorieuse devant des unités mieux équipées ou plus nombreuses. C’est précisément cette discipline qui fera basculer le rapport de force en faveur de l’unité à l’état d’esprit le plus robuste. Dans les combats, la confiance collective permet à l’individu de dépasser le réflexe de survie en s’affranchissant de barrières psychologiques, jusqu’à donner sa vie pour le groupe.
Le rapport à la mort et à la bravoure, propre au soldat devenu combattant, peut même devenir un signe distinctif. Ainsi, Jünger soulignait que « seule la bravoure reconnaît la bravoure »6 allant jusqu’à réunir paradoxalement l’ami et l’ennemi dans « un seul et même corps »7. Cette métaphore prend tout son sens au moment de la commémoration par la France et l’Allemagne du centenaire de l’armistice de 1918, où des combattants autrefois adversaires sont rassemblés par la « solidarité des ébranlés » de Jan Patocka.
La tentative de définition de l’esprit guerrier pose en outre la question du seuil à atteindre dans les domaines du courage individuel, de la cohésion du groupe et de l’acceptation d’une forme de violence libérée, notamment au combat. Si la force morale demeure relative, la responsabilité d’un chef tactique repose sur sa capacité à mobiliser le bon niveau de ressources individuelles au moment « paroxystique ». Il s’agit donc de savoir comment s’adresser au soldat afin qu’il parvienne à générer un certain surplus de force morale.


Le philosophe Alain, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, envisage l’homme comme un équilibre entre tête (noûs), poitrine (thumos) et ventre (epithumia), et réfléchit à la localisation de cette ardeur. Selon lui, l’état d’esprit guerrier ne sedéveloppe pas par la « tête », encline à la paix et au commerce, ni par le ventre, menant à la rapine, mais en puisant dans le plexus. Là, se trouve le siège de la colère et de la force morale capables de
transformer l’homme en combattant, qui « prend parti de se faire tuer plutôt que de reculer » et laisse s’exprimer l’esprit guerrier.


Une culture de guerre
Les traits caractéristiques de l’esprit guerrier d’un peuple sont en outre influencés par sa culture ainsi que par son expérience de la guerre. L’observation des Kurdes de Syrie permet d’introduire le concept de génération, partant des possibles évolutions dans
l’espace et dans le temps de cet esprit guerrier8. Ce dernier évolue au cours même d’une campagne, entre les différentes générations de combattants.
Ainsi, la génération des YPG ayant participé aux heures de gloire de Kobane, puis Manbij, a quasiment disparu des effectifs en raison des nombreuses pertes9. Des soldats beaucoup plus jeunes et moins expérimentés font face aux derniers sursauts de l’ennemi. Certains pourront y voir une des explications de la perte d’efficacité de l’outil militaire kurde lors des revers tactiques les plus récents en 2018 et ce malgré la permanence de constantes fortes.

Cet état d’esprit guerrier, s’il constitue la réponse la mieux adaptée face à un ennemi tout aussi conditionné et engagé dans une lutte à mort, pose la question de son adaptation dans une société occidentale prônant un libéralisme individuel en décalage avec les exigences du combat. Placé comme un miroir face à notre société, il interroge notre propre héritage et notre capacité à produire ce « surplus de force » identifié par Alain.
L’offensive turque « Rameau d’olivier » sur Afrin a en outre posé la question des limites de la supériorité des forces morales face à une armée plus moderne possédant la maîtrise du ciel10. La rupture connue par les Kurdes face à la Turquie renvoie, pour les armées européennes, à la perspective d’un retour du combat de haute intensité. Ce retour pose la question du rôle de l’esprit guerrier et invite à la réflexion sur les aptitudes nécessaires à la victoire dans ce type d’affrontement symétrique.


Des logiques de combat adaptées aux circonstances : de la bataille navale au jeu de go
Sur un champ de bataille devenu plus fluide et décentralisé, comme dans le cas du conflit de 2014 dans le Donbass, la logique du combat en archipel permet d’identifier des aptitudes fondamentales complémentaires de la force morale.


La principale évolution du champ de bataille réside dans une plus grande lisibilité de l’«échiquier » tactique et dans lequel il serait plus difficile de dissimuler les forces en raison de la présence d’une multitude de capteurs en renseignement. Paradoxalement, si cette situation rend illusoire les procédés de camouflages, elle renforce l’importance des manoeuvres de déception afin d’entretenir l’incertitude et nuire à sa compréhension globale du camp adverse.
La réflexion tactique nous pousse à imaginer la situation qui nous est la plus défavorable. La représentation de cette configuration inconfortable pourrait reprendre en partie celle du général Hubin11 faisant s’affronter un joueur de bataille navale et un joueur d’échec. Dans cette configuration, le premier joueur, privé de l’esprit d’initiative, fait face à une série de coups qu’il ne pourra saisir qu’isolement, sans parvenir à fixer une compréhension globale de la logique qui guide son adversaire. Le champ de bataille ainsi envisagé voit l’apparition de plots tactiques suffisamment autonomes et légers pour évoluer dans un environnement où l’imbrication avec l’adversaire est la règle.


Cette dissémination implique une plus grande autonomie pour les échelons subordonnés, exigeant un niveau de confiance renforcé et une compréhension consolidée de la volonté du chef. Un des facteurs d’efficacité de la manoeuvre reposera sur la capacité à rester dispersé jusqu’au moment choisi pour concentrer les efforts en un point donné sur une période de temps suffisamment courte pour éviter des réactions adverses12.

Sous l’impulsion du chef, garant de la compréhension globale de la situation tactique et de la rapidité de réaction, l’esprit (noûs) doit maîtriser l’ardeur (thumos). La logique de ce combat fait appel au raisonnement du jeu de go ne visant pas uniquement l’anéantissement de l’adversaire, comme dans le cas des prises aux échecs, mais la maîtrise de l’espace et l’isolement de certains pions adverses par la diminution de leur liberté d’action.


Dans ce type d’affrontement, la constitution d’un capital moral suffisamment robuste s’avère nécessaire pour permettre de transformer l’avantage technologique en facteur de supériorité tactique. Les écrits d’Ardant du Picq conservent toute leur modernité : « le combat exige aujourd’hui, pour être fait avec une entière valeur, une cohésion morale, une solidarité plus resserrée qu’en aucun temps. Vérité presque naïve, tant il est clair que, si l’on ne veut pas qu’ils se brisent, plus les liens doivent s’allonger, plus ils doivent être forts »13.
Évoluer dans un environnement « sous contrainte » oblige à sortir des habitudes confortables dès la phase de préparation des forces. La supériorité s’obtiendrait au prix de la constitution d’un capital physique et psychologique suffisamment résilient tout en acceptant l’impossibilité de maîtriser l’ensemble des dimensions du champ de bataille.

 

L’ « esprit guerrier » : au-delà de la formule
L’esprit guerrier revient sur le devant de la scène avec le spectre de la guerre de haute intensité. Sa déclinaison en trois dimensions (innovation, traditions et aguerrissement) résume les défis qui se posent au commandement et souligne la nécessité de développer un tel état d’esprit par l’exemplarité de l’autorité. La complémentarité entre force morale et nouvelle technologie était déjà soulignée par Ardant du Pic qui affirmait « les armes
nouvelles sont presque sans valeur aux mains de soldat au coeur faible, et cela quel que soit leur nombre.»

 

Un constat lucide met en relief une faculté rapide d’oubli des savoir-faire fondamentaux ainsi que de la violence du choc, comme celui représenté par la perte brutale de cinquante-huit soldats français lors de l’attentat du Drakkar en 1983.
Le premier défi du commandement réside dans la capacité à tirer le meilleur des innovations, notamment dans les domaines de l’armement et des systèmes d’information et de communication, tout en conservant une mémoire des méthodes anciennes. L’esprit guerrier, rappel permanent de la finalité du combat, doit assurer cette coexistence et l’atteinte d’un équilibre entre agilité et réversibilité.

Cette capacité d’oubli peut être atténuée en intégrant davantage les enseignements de l’histoire opérationnelle et tactique, dès la phase de formation des jeunes cadres.
Ainsi, l’esprit guerrier doit contribuer à la mise en perspective des défis actuels et apporter la maîtrise de l’action par une raison historique tirée des exemples passés. Les jeunes cadres, se retrouvent dans une position de « praticien » de la guerre, sans connaître les enseignements de leurs anciens confrontés aux mêmes situations avant eux. Dans cet esprit, s’imprégner des écrits du général Brémond, contemporain de Lawrence d’Arabie durant la Première Guerre mondiale au Proche Orient, serait une source d’enseignements sur le partenariat militaire opérationnel tel qu’il est présenté dans la stratégie française
actuelle14.

 

En l’absence d’une chaîne hiérarchique organique, le commandement YPG valorise l’expérience au combat qui assoit l’autorité des différents chefs dans le commandement d’un tabour ou d’un secteur. Il s’agirait au sein même de nos régiments de valoriser une certaine « supériorité paternelle »15, pour transmettre l’esprit guerrier des soldats les plus expérimentés vers les plus jeunes recrues. Nos unités détiennent en leur sein des engagés volontaires et des cadres avec une expérience opérationnelle acquise en Afghanistan, au Mali et en République centrafricaine, sur lesquels s’appuyer pour cimenter la cohésion des différentes générations de soldats à travers le parrainage tout en renforçant la légitimité du commandement.
Développer un tel état d’esprit dans une armée constitue un défi exigeant et passe par l’exemplarité des chefs militaires à l’instar du maréchal Leclerc. Ainsi en août 1933, alors affecté comme instructeur à l’École de Saint-Cyr, il rejoint le Maroc et le général Giraud pour participer aux opérations dans le Haut-Atlas le temps de ses permissions. Dix ans plus tard, Leclerc parvient, par ses actes et ses décisions, à développer un tel esprit guerrier qui soudera les unités qui formeront la 2e DB et l’accompagnera tout au long de
ses victoires16.

 


Bibliographie


• Charles ARDANT DU PICQ, Études sur le combat, Paris, Economica, 2004.
• Ernst JÜNGER, Le combat comme expérience intérieure, Journaux de guerre 1914-1918, La Pléiade.
• Guy HUBIN, Perspectives tactiques, 3e édition, Economica, 2009.
• Jess Glen GRAY, Au combat, réflexions sur les hommes à la guerre, Tallandier, 2013.
• Michel GOYA, Sous le feu : la mort comme hypothèse de travail, Tallandier, 2014.
• Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, Combattre : une anthropologie historique de la guerre moderne, S euil, 2 008.
• Christine LEVISSE-TOUZÉ, Du capitaine de Hauteclocque au général Leclerc, l’officier 1924-1940, Complexe, 2000.
• Patrice FRANCESCHI, Mourir pour Kobané, Tempus Perrin, 2017.

 

1 Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, Combattre : une anthropologie historique de la guerre moderne, Seuil, 2008, p. 14.
2 Abdullah ÖCALAN, membre fondateur et dirigeant du parti des travailleurs du Kurdistan (source Wikipédia).
3 Patrice FRANCESCHI, Mourir pour Kobané, Tempus Perrin, 2017, p. 105.

4 « La guerre m’a profondément changé, comme elle l’a fait, je le crois, de toute ma génération. Ma conception du monde n’a plus sa certitude d’antan ». Ernst JÜNGER, Le combat comme expérience intérieure, Journaux de guerre 1914-1918, La Pléiade, p. 594.
5 Charles ARDANT DU PICQ, Études sur le combat, Paris, Economica, 2004, p. 81.
6 Ernst JÜNGER, Le combat comme expérience intérieure, La Pléiade, p. 571.
7 Ibid, p. 611.
8 Hervé COUTEAU-BEGARIE, « La stratégie en tant que culture » in Traité de stratégie, p. 411.
9 Patrice FRANCESCHI, op. cit., p. 120.

10 Offensive lancée par l’armée turque le 20 janvier 2018 et les rebelles de l’armée syrienne libre contre les YPG visant à conquérir le canton d’Afrine.
11 Guy HUBIN, Perspectives tactiques, 3e édition, Economica, 2009
12 À l’instar du programme Scorpion.
13 Charles ARDANT DU PICQ, op. cit., p. 86.

14 Édouard BRÉMOND, Conseils pratiques pour les cadres de l’armée métropolitaine appelés à servir en Afrique et au Levant, Lavauzelle, 1922.
15 Ernst JÜNGER, op. cit., p. 595.
16 Christine LEVISSE-TOUZÉ, Du capitaine de Hauteclocque au général Leclerc, l’officier 1924-1940, Complexe, 2000, p. 108.

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Titre : ⭐ Le fil de l’esprit guerrier
Auteur(s) : le chef de bataillon Arnaud BRIGANTI, de l’École de Guerre-Terre
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