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Dien-Bien-Phû, l’implacable poids des principes de la guerre 1/2

cahier de la pensée mili-Terre
Histoire & stratégie
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L’histoire militaire, largement exploitée en ce sens par nos alliés anglo-saxons, reste, pour le futur chef militaire, une remarquable source de réflexion, appliquée tant à la formation du jugement et du raisonnement, qu’à l’illustration et à la connaissance des grands principes tactiques et stratégiques. Son principal mérite tient à l’alimentation d’un référentiel de données concrètes constituant un fonds général, sur lequel doivent s’appuyer l’appréciation et la résolution d’un problème opérationnel. L’importance des principes de la guerre et de l’art opératif, qui reste au cœur de la formation des chefs et des responsables d’un état-major, est ainsi rarement démentie par les faits et l’analyse historique.


Ces principes conservent toute leur force et leur pertinence dans les opérations actuelles, mais avec un relief quelque peu «gommé» par le côté insidieux des confrontations, l’absence d’enjeux vitaux ou dramatiques (pour les forces occidentales du moins), enfin par une certaine dilution des responsabilités entre acteurs politiques, civils ou militaires. De ce fait, les chefs militaires s’y trouvent rarement soumis à une claire dialectique des volontés avec l’ennemi ou à la pression de choix décisifs qui engagent une campagne, l’avenir et le rôle d’une Nation ou la vie de milliers d’hommes. Et c’est bien dans la mise à l’épreuve à l’occasion de situations paroxystiques que se dégagent le plus nettement des données d’appréciation sur la valeur d’un chef militaire et de ses structures de conduite des opérations, destinées à avoir ultérieurement force de référence

C’est pourquoi j’ai choisi, dans le cadre d’une réflexion sur les principes de la guerre, d’évoquer ce qui fut la dernière grande bataille de l’armée française. La bataille de Dien Bien Phû est en effet exemplaire à deux titres: tout d’abord à l’égard de ces fameux principes de la guerre, déclinés en positif chez l’adversaire et, malheureusement, plutôt en négatif de notre côté; mais, dans un autre registre, il est également permis de penser que le souvenir de cette bataille, où l’éthique du soldat fut littéralement sublimée par les défenseurs, doit continuer à tremper l’âme de tout officier.

Projetons-nous donc un peu plus de 50 ans en arrière, vers cette Indochine qui nourrit encore certains mythes de l’armée française, et plus précisément en l’année 1952, car il est impossible d’expliquer Dien Bien Phû sans évoquer la bataille de Na-San, qui donna corps au concept de base aéroterrestre.

Un «bon exemple» initial, Na San, matrice dévoyée de Dien-Bien-Phû

Au printemps 1952, Giap doit considérer qu’il a temporairement échoué dans ses objectifs: les offensives massives sur le delta ont été brisées, et la bataille d’Hoa-Binh s’est soldée par une bataille d’usure défavorable au Vietminh. Il décide donc de reporter l’effort vers la haute région tonkinoise et le Laos afin d’attirer les forces françaises en situation défavorable, loin de leurs capacités d’appui, et d’infliger à la France un échec psychologique en démontrant son incapacité à défendre une zone dont les populations lui sont acquises. Le prolongement de cette stratégie vise à s’emparer des capitales du Laos (Luang-Prabang et Vientiane), et à atteindre le Mékong en vue d’étendre l’étreinte vers le sud et d’isoler complètement les forces franco-vietnamiennes[1] du Nord et du Sud indochinois.

Face à l’offensive de 3 divisions Vietminh (VM) en octobre 1952, la réaction initiale du général Salan, commandant en chef, est de replier l’ensemble des postes français de Haute-Région sur la Rivière Noire pour éviter leur destruction successive. La zone de regroupement est fixée à Na-San, carrefour de plusieurs voies de communication, et pourvue d’un terrain «dakotable» (à proximité immédiate de Son-La). Salan se réserve de fixer l’objet futur de ce regroupement (repli, résistance sur place, redistribution) en fonction de l’évolution de la manœuvre VM. Très vite, le «Mandarin»[2] se forge l’opinion que Giap ne résistera pas à l’occasion de liquider les forces françaises de Haute-Région, offertes concentrées à Na-San, et y jettera son va-tout de la campagne d’automne 52. Il faut donc transformer la manœuvre et se donner les moyens de casser l’attaque des divisions 308, 312 et 316.

  • Première idée: gagner du temps pour conserver sa liberté d’action: le repli du dispositif évolue en manœuvre retardatrice décentralisée vers la Rivière Noire; parallèlement, une opération d’envergure, l’opération LORRAINE, est lancée depuis le delta vers les bases logistiques VM situées dans la région de Phu-Doan. Le temps gagné permettra d’installer défensivement la base aéroterrestre. Un autre facteur de la liberté d’action consiste à interdire au VM une action longuement préparée sur les défenses de Na-San, et, dans la dernière phase de l’action retardatrice, d’amener Giap à attaquer quasiment dans la foulée, sans avoir reconnu en détail la solidité de la base. Enfin, le choix même de Na-San, par sa localisation à 40 minutes de vol des aérodromes du delta (et donc autorisant une action soutenue de l’aviation) illustre l’impératif de liberté d’action
  • Deuxième idée: concentrer l’effort français et essayer de diluer l’effort adverse: la matérialisation de l’effort est d’abord perceptible par l’implication du commandement: il s’agit clairement de la bataille du «généchef», dans laquelle il pèsera de tout son poids et qu’il suivra directement de son PC volant ou de Hanoï. Dès lors, un pont aérien ininterrompu alimente Na-San, 14 bataillons y sont déployés, appuyés par un groupe d’artillerie et 3 SML. Le Génie réalise des prodiges d’installation avec des ouvrages très solidement conçus, ce qui est facilité par le sol de latérite (très dur) et l’abondance de bois immédiatement disponible sur place. Les plans de feux et les flanquements entre ouvrages sont en outre très élaborés, sous l’impulsion de quelques chefs de bataillon ayant servi, jeunes officiers, sur la ligne Maginot.

En contrepoint, l’opération LORRAINE aura atteint un de ses objectifs en détournant de Na-San un régiment VM renforcé, alors même qu’un renforcement ostensible de la base de Laï-Chau va fixer trois autres bataillons VM.

  • Troisième idée: conserver sa liberté d’action pendant la bataille, par les dispositions prises: le dispositif de la base est ainsi conçu en double ceinture de points d’appui entourant la piste. Les réserves de contre-attaque (trois bataillons) sont intégralement dédiées à cette mission, qui a fait l’objet de nombreuses reconnaissances et répétitions. Il est en outre prévu que tout point d’appui soit immédiatement repris en cas de perte (immédiatement pour la ceinture intérieure, dès l’aube suivante pour la ceinture extérieure). Dans cette logique, la piste d’aviation ne doit pas être interdite plus de quelques heures.

Ajoutons à ces éléments que Giap ne dispose à ce moment ni de canons de DCA, ni d’artillerie de 105 (seulement du 75), et l’on comprendra que, après 3 attaques VM massives, Na-San se solde par une incontestable, une grande victoire: 3.500 morts et blessés ennemis pour 30 tués et 55 blessés côté franco-vietnamien, et le potentiel offensif et logistique des divisions 308, 312, 316 suffisamment atteint pour clore la campagne 1952.

La bataille aura également servi de laboratoire, mettant en évidence l’intérêt du concept de base aéroterrestre comme réponse au problème du contrôle des «grands vides» éloignés du delta. Dans l’esprit de Salan, ce concept ne vaut toutefois qu’à travers un ensemble de principes:

  • le système doit être évolutif, allant du hérisson à la base de réappropriation de l’espace en fonction de la menace;
  • il doit, surtout, être «rétractable» pour ne pas immobiliser trop de forces, sachant que pour Salan, la priorité reste avant tout la défense et le contrôle du delta du Tonkin;
  • il doit s’inscrire dans un ensemble évitant une trop forte concentration ennemie et donc être complété par d’autres bases et par des opérations périphériques;
  • il suppose un gros effort aérien et donc un renforcement des moyens par le gouvernement français et l’aide américaine.

En mars-avril 1953, l’efficacité du concept est à nouveau démontrée lors de la nouvelle offensive VM du printemps vers le Laos. Les bases de Na-San et Laï-Chau fixent une quinzaine de bataillons VM, alors que Salan fait le vide devant les divisions 304 et 312, dans une région peu peuplée, très pauvre en sources de ravitaillements; leur offensive va alors «s’essouffler» et venir «mourir» sur les défenses de deux nouvelles bases aéroterrestres à Luang-Prabang et à la Plaine des Jarres.

C’est à ce moment que s’installe chez le commandant en chef l’idée de ce qu’on appellera alors «l’archipel Salan». Un triangle de bases aéroterrestres Laï-Chau, Na-San, Dien Bien Phû, qui, entouré par une action des maquis du GCMA[3], doit interdire toute offensive massive vers le Laos. L’occupation de Dien Bien Phû figure ainsi dans le testament laissé au général Navarre, et va faire l’objet d’une appropriation par son état-major, mais, malheureusement, en négligeant l’action d’ensemble qui l’accompagnait.

 

Dien-Bien-Phû vu du niveau stratégique: une bataille non réellement choisie, à l’enjeu mal apprécié et a la priorité relative ou ambiguë

A son arrivée en Indochine, dont il ignore à peu près tout, le général Navarre est livré à lui-même: aucun «but de guerre» ne lui a été assigné, si ce n’est faire au mieux avec les moyens dont il dispose! Face à une situation stratégique équilibrée mais inquiétante dans son évolution, il est néanmoins décidé à relancer l’action et redonner un élan au Corps Expéditionnaire par une reprise de l’initiative et un plan de campagne cohérent. La dynamique Navarre s’affirme dans les raids sur Lang-Son et sur Lao-Kay, puis dans la destruction des bases d’opération de la division 320, enrayant une offensive projetée sur le delta. Son plan de campagne(s), largement dérivé du plan Salan, prévoit de contenir l’adversaire au Tonkin et de faire effort en Centre-Annam pour la campagne 1953/1954; après transferts de responsabilités et de secteurs à l’armée vietnamienne, l’effort sera reporté au Nord, à partir des nouvelles réserves françaises ainsi dégagées, lors de la campagne 1954/1955, pour briser l’ensemble du corps de bataille VM.

 

L’engrenage stratégique

Alors que la division 316 s’engage à nouveau en direction du Laos, la «question du Nord-Ouest» s’affirme comme une plaie récurrente au flanc du Corps Expéditionnaire…d’autant plus que la décision a été prise d’évacuer Na-San qui, aux yeux de la nouvelle équipe de commandement, n’a plus d’intérêt. La défense du Laos devient ainsi un objectif stratégique «parallèle» qui va s’imposer au «généchef», sans qu’il puisse obtenir la moindre orientation du gouvernement. Pour couvrir Luang-Prabang, la question de l’occupation de Dien Bien Phû va s’imposer au sein de l’état-major de Navarre et finalement aboutir à l’opération CASTOR le 20 novembre 1953. Plus de 4.500 hommes sont déployés à Dien Bien Phû quelques jours plus tard; l’idée de manœuvre est alors de constituer un point d’ancrage, une base d’opérations politico-militaires devant rayonner en pays Thaï. Dès lors, l’engrenage infernal s’enclenche et Navarre, malgré toutes ses qualités, va se laisser entraîner dans une succession de fautes.

  • Première entorse aux principes: un processus décisionnel biaisé par l’état-major. Le chef du 3ème bureau et ses officiers n’ont connu de Na-San que sa phase finale et, en particulier, n’ont pas vécu la bataille et sa préparation. Ils vont en tirer une analyse faussée et considérer que l’on peut reproduire ce succès à Dien BienPhû. Dès la confirmation de l’offensive VM vers le Laos, la tentation va monter, jusqu’à devenir irrésistible, de réussir un «beau coup» et de casser le corps de bataille VM à Dien Bien Phû, alors que cela contredit en fait le plan du «généchef». Ce dernier va insensiblement se laisser influencer, d’autant plus que le même état-major va se livrer à une grave sous-estimation des capacités ennemies, malgré la justesse des renseignements (eh oui!) qui remontent et confirment dès début décembre l’ampleur de l’offensive VM vers Dien Bien Phû. On va ainsi successivement considérer que Giap sera incapable d’entretenir plus de deux divisions en Haute-Région, que sa consommation d’artillerie restera limitée à quelques milliers d’obus, enfin que le terrain interdit un déploiement masqué de l’artillerie VM qui n’aura d’autre choix que d’être muette ou immédiatement contrebattue. Les arguments techniques ou militaires conduisant à cette appréciation sont réels, mais ils n’ont pas été confrontés à un effort d’imagination qui aurait du se nourrir de ce que l’on savait de la détermination VM et de l’effort humain qu’il pouvait produire.

Le même manque d’imagination affecte la conception des modes d’action amis, et, lors de l’étude de l’opération sur Dien Bien Phû, on n’a pas pris en compte le potentiel offert par les maquis français qui, de septembre à novembre, contrôlent l’essentiel de la RP 41, avant d’être repoussés par l’offensive de la division 316. Si l’opération Castor avait été avancée d’un mois, l’établissement de la base aéroterrestre, conjuguée avec l’action des maquis, aurait fortement contrarié l’offensive de la 316 et permis de jouer véritablement les raids de rayonnement autour de Dien Bien Phû; en outre, il aurait alors été très difficile au VM d’installer sa base logistique à Tuan-Giao.

Chez Navarre, le statut de Dien Bien Phû évolue donc: de «mise» initiale pour sauver le Laos, la base devient l’outil d’un succès important améliorant la carte d’éventuelles négociations, obtenu sur une ligne d’opérations qui doit rester néanmoins secondaire.

  • Deuxième entorse aux principes: perte de l’unité d’action et de la concentration des efforts.

En acceptant d’engager une véritable épreuve de force en Haute-Région, alors que son plan prévoyait de simplement «parer les coups» au Nord et de placer l’effort de la campagne 1953/1954 au Centre et au Sud Annam, Navarre s’engage dans une contradiction majeure, surmontable dès lors que serait consentie une claire ré-orientation des efforts.

Cependant, la priorité est maintenue sur l’opération ATLANTE, point d’orgue du plan Navarre et qui vise à détruire l’implantation VM au Centre-Annam et à en passer le contrôle politique et militaire à l’État vietnamien. Prévue en 3 phases (ARÉTHUSE, AXELLE et ATTILA) elle doit mobiliser à son plein développement jusqu’à 45 bataillons franco-vietnamiens et 8 groupes d’artillerie!

Alors que début décembre, le 2ème Bureau confirme le mouvement de deux autres divisions et de la division lourde 351 vers Dien Bien Phû et le début de l’installation d’une base logistique à Tuan-Giao, Navarre ne modifie pas son jugement et se prépare en fait à engager une bataille intensive ailleurs qu’au point d’application de son effort pour 1953/1954.

  • Troisième entorse aux principes: une liberté d’action d’emblée altérée.

Cette bataille qui va s’engager se place très vite sous le signe d’une liberté d’action compromise. L’armée de l’air avait émis de fortes réserves sur ce choix, en raison de l’éloignement des bases (400 km) qui n’autorise qu’un séjour très réduit sur zone (une dizaine de minutes pour les avions d’attaque); en outre, la météo est très souvent défavorable sur la Haute Région. Du fait même des contraintes de transport aérien, la garnison est figée (pour son soutien) à 12.000 hommes.

Le système de «l’archipel Salan» tenait en raison de la dispersion ennemie qu’il impliquait et, surtout, en raison de la quasi-impossibilité pour le VM d’établir une base d’opérations à Tuan-Giao, qui aurait été trop menacée. L’isolement de Dien Bien Phû le condamne à être une base aventurée, dans une zone où le VM a toute sa liberté d’action pour préparer l’investissement. Courant décembre, le lacet se resserre sur la liberté d’action française. Les tentatives de sortie autour de la base se heurtent à un adversaire nombreux et mordant, dans un terrain difficile et une végétation très dense et débouchent sur des échecs. Le concept de base d’opérations disparaît et se transforme en camp retranché assiégé.

Jusqu’au 23 décembre, les termes du choix restent ouverts pour le «généchef». A compter de cette date, l’encerclement complet par 4 divisions est réalisé. Il n’est plus possible d’évacuer sans casse sérieuse le groupement opérationnel concentré à Dien Bien Phû. Navarre a perdu sa liberté d’action et se trouve contraint d’engager ici la bataille majeure de la campagne.

  • Quatrième entorse aux principes: pas de solution alternative prenant en compte une remise en cause de la manœuvre projetée, autrement dit entrave supplémentaire à la liberté d’action.

Le général Cogny, commandant au Nord-Vietnam, inquiet du sort de la base (après en avoir appuyé le principe) propose une manœuvre complémentaire à partir du delta avec plusieurs groupements mobiles: il s’agirait de frapper les dépôts logistiques VM de la région de Yen-Bay, avant que soit organisée la base logistique de Tuan-Giao. L’opération est possible (100 Km du delta) et pertinente puisque le corps de bataille VM avec ses canons et ses véhicules présente désormais des vulnérabilités logistiques classiques. Mais Navarre et son état-major l’estiment peu efficace et potentiellement coûteuse.

Il existe encore une dernière chance d’esquiver la bataille et, ce faisant, d’infliger un échec militaire (par défaut, mais bien réel en termes de capacité d’action) au VM. En février, la division 308 quitte Dien Bien Phû pour un raid sur le Laos (toujours vers Luang-Prabang) et rompt une partie de l’encerclement. Dans le même temps, le général d’armée aérienne Fay, CEMAA, en visite à Dien Bien Phû déclare que, si l’on n’évacue pas rapidement la place, la garnison est perdue et se propose de rester à Hanoï pour prendre à son compte l’opération d’évacuation, menée de nuit en une semaine avec toute la flotte de transport militaire et civile réquisitionnée. Des pertes sensibles auraient été probables (le dernier carré de la défense devant en outre s’échapper par la brousse), mais même en abandonnant une partie du matériel, quelle formidable gifle au corps de bataille VM que d’évader la majeure partie du groupement français et de le laisser dans le vide après avoir concentré toutes ses divisions loin de ses bases, et imposé un effort colossal aux populations contrôlées, finalement pour rien ou presque. La fenêtre d’opportunité était centrée entre le 20 et le 28 février avant que, revenant à marche forcée après l’annonce de la conférence de Genève, la 308 reprenne sa place…

Bien que désormais pris de doutes très forts sur le succès à Dien Bien Phû, le Général Navarre s’est laissé influencer par le commandement de la garnison qui estime qu’un repli serait moralement désastreux et nous priverait de «casser» les divisions de Giap.

  • Cinquième entorse aux principes: un divorce politico-stratégique, qui concourt à compromettre la liberté d’action du «généchef» et pervertit les effets de la campagne.

Le premier écueil marquant la dissociation complète entre la conduite (?) de la guerre par le gouvernement et la stratégie appliquée par le commandant en chef est matérialisé par l’absence totale de directives claires (malgré des demandes réitérées) concernant la défense du Laos[4]. Dans le doute, Navarre a estimé qu’il devait l’assurer, d’où l’installation de Dien Bien Phû en élément «parasite» de sa campagne.

Le facteur le plus grave issu de cette faillite totale du politique face à ses responsabilités stratégiques reste cependant la décision prise (et suscitée par le gouvernement français!) de traiter du sort de l’Indochine dans une conférence internationale de grande envergure (y siègeront, outre les occidentaux et les États indochinois, le Vietminh, la Chine et l’URSS), sans consulter Navarre en aucune façon sur son opportunité ou son impact sur les opérations. Dès l’annonce de la conférence de Genève, le 18 février, Dien Bien Phû devient, plus que jamais, pour le VM l’enjeu majeur, décisif, justifiant tous les sacrifices (et aussitôt la division 308 revient vers Dien Bien Phû). Le général Navarre est désormais dans un véritable piège.

Enfin, après la défaite…qui n’est encore qu’une défaite tactique, le gouvernement va la transformer en défaite stratégique par son affolement et la psychose d’abandon quasiment à tout prix qui le saisit, contre l’avis de Navarre, qui a gardé la tête froide et mesure la nouvelle situation (qui n’est ni irrémédiable ni désespérée).

Ce divorce politico-stratégique aura été une terrible fatalité pour le général Navarre, et n’est imputable qu’à l’incapacité des hommes politiques du moment à exprimer une volonté et à prendre une décision. Ainsi, le ministre de la Guerre (Pleven), accompagné des secrétaires d’état et autres ministres impliqués dans la guerre, ainsi que du chef d’état-major des armées (général Ely) et des chefs d’état-major d’armée, est en Indochine en février 1954, avec quasiment les pleins pouvoirs du gouvernement pour agir. Il réunit sur place ce qui constitue en fait un véritable conseil de guerre, écoute les objections très étayées formulées par le CEMAT (général Blanc) et le CEMAA (général Fay) sur Dien Bien Phû (en l’occurrence un artilleur et un aviateur, fonctions sur qui repose la résistance de la base) et ne prend aucune décision, ne formule aucun avis…(quant au général Ely - chef d’état major des armées! - très peu à l’aise sur toute question opérationnelle, il se cantonne dans un mutisme total). On peut pourtant penser que c’eût été l’occasion de ré-évaluer les options stratégiques!

 

 

[1] Il faut rappeler que l’armée vietnamienne, mise sur pied à partir de 1951, combat aux côtés du Corps Expéditionnaire, lequel est lui-même resté fortement «jauni», toutes ses unités comportant 1/3 d’autochtones. Il faut donc parler des forces «franco-vietnamiennes».

[2] Ayant passé 15 ans en Indochine, dont il connaît toutes les langues, profondément pénétré de psychologie asiatique, connaissant bien Giap et son adversaire en général, le général Salan est l’officier général qui comprend le mieux cette guerre. Il est surnommé «le Chinois» ou «le Mandarin».

[3] Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés: les maquis français s’appuient sur les populations des hautes régions du Tonkin et du Laos, alliées depuis la conquête, violemment opposées au communisme et séculairement ennemies des annamites.

[4] Le Laos est désormais un État admis à l’ONU, et le seul à avoir pleinement reconnu son adhésion à l’Union Française, au contraire du Vietnam et du Cambodge, beaucoup plus exigeants sur le «champ» de leur indépendance.

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Titre : Dien-Bien-Phû, l’implacable poids des principes de la guerre 1/2
Auteur(s) : le Colonel Thierry DURAND
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