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Du groupe mobile autonome de la guerre d’Indochine au groupement tactique interarmes d’aujourd’hui

cahier de la pensée mili-Terre
Histoire & stratégie
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Les GTIA sont-ils les déclinaisons contemporaines des groupes mobiles (GM) autonomes de la guerre d’Indochine? Pour les auteurs de cet article, la réponse à cette question est affirmative. En effet, les GTIA, pions de manœuvre tactiques de structure modulable, tirent leur force de l’engagement éprouvé et de la souplesse des GM, tout en bénéficiant d’une doctrine d’emploi aboutie, et en étant valorisés par la modernité de leurs équipements. Ces atouts sont mis en exergue par le projet «GTIA SCORPION».


Déclinée du modèle «Au contact» de l’armée de Terre (adT), l’école du combat interarmes[1] a été créée en 2016. Cette création met en évidence le besoin d’enseigner la combinaison interarmes dès l’école d’application afin de garantir la meilleure préparation au combat des groupements tactiques interarmes (GTIA). Cette évidence n’en était pas une en 1949, à l’époque du premier groupe mobile[2] (GM) autonome en Indochine.

Le GM d’Indochine est l’adaptation française du Regimental Combat Team (RCT) américain de 1943, une unité interarmes sortie du cadre rigide de la division d’infanterie, qui est capable de mener des missions autonomes aux objectifs tactiques limités. Le GTIA se définit quant à lui comme le module contemporain de base d’emploi tactique de l’armée de Terre.

Pour autant, les GTIA sont-ils les déclinaisons contemporaines des groupes mobiles autonomes de la guerre d’Indochine?

Nous verrons que le GTIA, tout comme le GM autonome, est un outil à la fois militaire et politique dont la valeur provient de la combinaison des effets interarmes et de la souplesse de son emploi, héritée des GM et valorisée par la modernité de ses équipements.

 

Un outil militaire et un objet politique

  • Une génération de forces modulable

La première unité tactique interarmes engagée en Indochine est le groupe mobile nord-africain (GMNA), qui débarque à Haiphong le 25 aout 1949[3]. Ce groupement répond à un concept déjà expérimenté par les régiments de la 1ère armée française du général de Lattre de Tassigny, au cours des campagnes de la Libération et d’Allemagne, adapté après-guerre avec la mise sur pied de groupements d’infanterie au sein des divisions[4]. Le bataillon devient dès lors le pion de manœuvre tactique.

Le GMNA se compose de trois bataillons d’infanterie nord-africains (les II/6ème RTM, II/1er RTA et IV/7èmeRTA) renforcés d’une section d’autochtones. Son artillerie est articulée en deux batteries de 75 mm sur camions plus une muletière. Seule une section de 40 mm sur camions est conservée de sa batterie anti-aérienne (le reste est rattaché à la DCA[5] sur Hanoï). Le GMNA comprend aussi une compagnie de marche du génie (19ème CMG), pour l’appui au combat d’infanterie et au rétablissement d’itinéraire. Pour le soutien organique, le groupement dispose d’une compagnie de réparation, répartie d’emblée entre les établissements de 3ème échelon. Il compte également une compagnie de ravitaillement et d’intendance et une compagnie médicale, dont seule la moitié lui reste attachée. L’élément d’appui essentiel du GMNA est sa compagnie de transmissions, en liaison avec ses unités et l’échelon supérieur.

Par conséquent, le GMNA engagé en Indochine est un pion de manœuvre interarmes préexistant, réadapté aux contingences du théâtre. Son chef de corps soulignera, après dix mois de présence, la carence de ses appuis (transmissions, canons de 105 mm, peloton blindé) vis-à-vis de ses besoins opérationnels, ce qui contribuera à en faire évoluer le modèle[6].

De niveau bataillonnaire, le GTIA est constitué à partir du catalogue des modules génériques des forces interarmées[7], en fonction de la durée, de la nature de la zone et de l’état final recherché. Respectant une structure quaternaire, il inclut jusqu’à six unités de la fonction opérationnelle «contact» (combat débarqué, embarqué ou aéro-combat), renforcé par des unités de la fonction «appui» issues de la même brigade d’origine[8]. Son articulation comprend une unité de commandement et de logistique pourvue des capacités ravitaillement, maintenance et médicale, deux unités au moins du même régiment de la fonction «contact» pour lui donner sa spécificité et sa cohésion, des unités d’autres composantes de la fonction «contact», une CCG[9], un DLOC[10] et une batterie d’artillerie sol-sol ou de défense sol-air.

Le GTIA est donc par essence un pion de manœuvre tactique modulable et conceptualisé. Sa mise sur pied est singulière mais des principes communs en assurent la cohérence. Les premiers d’entre eux sont l’unicité et la permanence du commandement. Le GTIA dispose ensuite d’une autonomie en termes de soutien et d’appui. Enfin, l’action interarmes au niveau subordonné (SGTIA[11]) et la structure quaternaire sont aussi conceptualisées pour encadrer la constitution de tout GTIA.

La génération de forces des deux groupements étudiés répond donc à l’engagement d’une unité de structure adaptable, recherchant l’application d’effets interarmes. Les structures comme les principes qui encadrent les concepts de GM et de GTIA sont globalement similaires, même si la «quaternisation» n’est pas recherchée pour la constitution du GM. De même, ses capacités en logistique et en communication lui font aux origines défaut. Ces divergences et ces similarités sont-elles l’émanation d’une spécificité d’engagement ou les particularités de contextes différents?

  • Une réponse à haute visibilité

Le GM et ses moyens organiques se révèlent rapidement être le moyen le plus efficace sur le plan tactique pour mener des opérations de destruction. Entre octobre 1949 et juillet 1950, les opérations de nettoyage du delta du Tonkin procurent au GMNA un prestige exceptionnel. Près de 2.000 rebelles sont tués et 2.500 faits prisonniers, contre 250 hommes du groupement mis hors de combat[12]. Pour faire face à la montée en puissance des forces Viet Minh (VM) et devant la réussite de ces actions, une instruction de 1950[13] ordonne la formation de six GM à partir de régiments d’Afrique du Nord et de la Légion étrangère. Cette création nécessaire au niveau opératif est risquée sur le plan opérationnel, car elle impose le prélèvement de bataillons sur le système de sécurité territoriale, laissant les arrières aux troupes supplétives et aux milices d’autodéfense.

Suivant les recommandations du chef de corps du GMNA, ces GM se composent alors d’un noyau dur de trois bataillons d’infanterie, auxquels on adjoint un peloton de chars et une batterie d’artillerie sur 105 mm [14][15]. En outre, la nomadisation des GM leur garantit la sûreté et la liberté de leur action[16] au niveau tactique, face à un ennemi qui engage désormais des bataillons coordonnés et des mortiers lourds.

S’il produit des effets sur les plans tactique et opératif, le GM offre toutefois une réponse limitée aux exigences stratégiques et politiques. En effet, l’emploi de troupes autochtones[17] lui assure le soutien d’une part de la population locale. Il incarne aussi un sursaut stratégique face à l’expansionnisme du bloc sino-soviétique. Mais cela n’a pas d’impact sur l’opinion publique métropolitaine, qui s’en désintéresse hormis ses détracteurs communistes. De plus, force est de constater que «[…] les différents gouvernements en charge de la question indochinoise (principalement SFIO et MRP[18]) se montrent incapables de mener une politique cohérente quant à […] la définition de buts de guerre précis et l’élaboration d’une stratégie globale […]»[19]. Cette inertie politique est une contrainte pour l’action du GM, qui fait aussi face à des résistances internes au sein du corps expéditionnaire. Les commandants de zone craignent en effet de perdre certaines prérogatives et de voir anéantis les gages de leurs opérations de pacification[20]. Absorbés par leurs responsabilités, ils ne disposent pas d’un état-major opérationnel pour commander efficacement les bataillons placés ponctuellement sous leurs ordres. Le GM s’impose donc pour mener les opérations offensives, mais représente un double risque pour le commandement territorial, qui se doit néanmoins de les soutenir.

 

En parallèle, le GTIA a une forte incidence sur tous les niveaux de commandement. Son engagement répond à une volonté politique d’engager une opération offensive pour neutraliser un ennemi. Les campagnes aériennes ne permettent pas de détruire un adversaire au sol, tout au mieux de le cloisonner ou de l’affaiblir. L’action des forces spéciales ne permet pas non plus d’y prétendre et n’a surtout pas la même empreinte, répondant à un engagement couvert et indirect (formation, sabotage…). La visibilité politique d’une opération passe par le GTIA et le déploiement de ses sous-groupements au sol.

Sur les plans tactique et opératif, les effets interarmes et interarmées du GTIA se combinent en permettant la concentration des efforts de ses différentes composantes organiques. Ses unités génie, artillerie, blindées ou infanterie agissent conjointement sur un même espace et contre un même ennemi. La CCG peut ainsi ouvrir un itinéraire de manière autonome, mais aussi détacher une section au profit d’une compagnie d’infanterie engagée dans un combat en zone urbaine, puis aménager les positions défensives de la batterie d’artillerie. Un tel engagement de forces combinées sur le terrain produit des effets visibles démultipliés. Le succès de l’opération Serval en 2013 l’illustre parfaitement.

Enfin, le GTIA est porté par une réelle volonté politique de soutenir le développement des forces terrestres. Le nouveau modèle de l’armée de Terre «Au contact», validé en 2015 par le chef politique, repose sur deux divisions comprenant chacune trois BIA[21], dont sont issus les GTIA; il réaffirme ainsi cette mise en avant de l’interarmes au niveau organique. Historiquement, il s’agit d’une réactualisation des divisions interarmes, telle la 7ème division mécanique rapide de 1954, qui avait adapté le concept pour le théâtre algérien jusqu’à inclure des régiments interarmes[22]. Ce choix stratégique de généralisation de l’interarmes répond au mieux à une logique politique de mutualisation et d’efficience des moyens.

Le GM comme le GTIA répondent donc à des structures modulables, combinant les effets interarmes et les appuis interarmées, en respect de principes communs qui en assurent la cohérence d’emploi. Néanmoins, la persistance d’une structure ternaire pénalise les capacités du GM. De plus, le GM répond davantage à une logique conjoncturelle qui fait évoluer son modèle en cours d’opération, tandis que le GTIA est conceptualisé avant engagement en unité modulable. Enfin, leur déploiement répond de la même manière à une volonté politique de mener des opérations au sol à forte visibilité opérationnelle, suivant une logique d’efficience et de juste suffisance des moyens. De nos jours, cependant, la classe politique y porte davantage d’efforts, du fait de la nature différente des engagements.

Il s’agit désormais de s’intéresser aux caractéristiques d’emploi de ces deux outils afin de définir les atouts et les limites de leurs engagements respectifs.

 

Un emploi adapté au milieu

  • La coordination de la manœuvre interarmes

La qualité première du GM réside dans la présence «[…] d’un chef permanent, disposant d’un état-major étoffé, dont les officiers se connaissent et dont les formations ont développé une réelle cohésion»[23]. Le GM combine donc les effets interarmes et même interarmées sous un même commandement. Sa vitesse d’exécution en est augmentée. Sa puissance relève ensuite de sa batterie de 105 mm et de sa capacité en transmissions, qui assure d’obtenir l’appui de l’aviation. Un peloton de chars, adjoint pour certaines opérations, constitue un atout supplémentaire. À cela s’ajoute une dotation en équipements adaptés au milieu tropical: des véhicules de reconnaissance «crabes» permettent de prendre l’avantage dans les rizières, tandis qu’en terrain inondé sont engagés des engins amphibies «alligators».

Cependant, des limites à cette «interarmisation» perdurent: la fixation de ses moyens de transmissions (non portatifs) en superstructure de ses véhicules et sa dépendance au soutien par les services territoriaux restreignent la mobilité de ses unités subordonnées. De plus, du fait de la doctrine d’emploi des unités blindées à l’époque indochinoise et de la nature de l’environnement local, la sous-fonction «combat embarqué» est, pour les GM, uniquement envisagée comme un élément d’appui au combat débarqué. Enfin, la logistique est davantage tournée vers un soutien d’ensemble non dédié aux GM, qui manquent sur le terrain d’unités médicales, de maintenance et de transport.

La manœuvre du GTIA repose, elle, sur une combinaison interarmes qui permet de conduire des opérations tactiques dans leur globalité en combinant les feux au mouvement. «Cette combinaison […] se traduit également par la constitution de structures interarmes subordonnées: sous-groupement tactique interarmes (SGTIA) ou détachement interarmes (DIA)»[24]. Intégrés à la manœuvre jusqu’au plus bas échelon, les feux sont coordonnés par un DLOC qui assure la mise en œuvre des feux de la troisième dimension. Une équipe de TACP[25] coordonne pour le GTIA l’appui air-sol. Un EOC[26], au niveau SGTIA, conduit la manœuvre des observateurs d’artillerie, qui mettent en œuvre les feux sol-sol. Jusqu’au niveau SGTIA, la coordination des feux est donc opérée et déclinée avec des moyens organiques propres. L’appui génie est similaire.

De plus, la coordination de la manœuvre interarmes du GTIA est encore améliorée par l’info-valorisation. Avec cette technologie, le partage de l’information et la coordination du mouvement comme du feu sont facilités vers tous les niveaux de commandement destinataires. Cela se traduit par un meilleur partage de la situation tactique de référence, mais aussi par une accélération de la boucle décisionnelle. Cela impose néanmoins davantage de discipline intellectuelle et de maîtrise des systèmes d’armes afin de préserver la subsidiarité et d’éviter toute saturation de l’information.

La déclinaison jusqu’au plus bas échelon est une forme aboutie de la manœuvre interarmes, conceptualisée au sein du GTIA moderne. L’info-valorisation décuple en outre ses effets, alors que le GM souffre de nombreuses limites. Toutefois, ces deux modèles offrent à leur commandement un atout commun.

  • La souplesse d’emploi au cœur de l’engagement

Si la supériorité de l’artillerie et la suprématie de l’aviation françaises en Indochine sont indiscutables, l’ennemi Viet Minh les contourne par des opérations conduites de nuit et en terrain couvert. Il s’agit donc de l’attaquer sur son terrain, si possible par surprise. Le succès du GM repose alors sur les renseignements et leur exploitation rapide. Pour cela, l’appui des B2[27] des commandements territoriaux est primordial. Une fois l’ennemi localisé, le GM présente une excellente capacité d’adaptation au combat dans les deltas comme dans les zones d’habitation, de jour comme de nuit. Son artillerie permet d’écraser les positions défensives Viet Minh et son infanterie peut traiter un à un les îlots de résistance grâce à des groupes d’assaut bien équipés (charges explosives, lance-flammes), soutenus par l’aviation en cas de fortifications. De plus, il est transportable par tous moyens (aérien, naval, routier, ferré).

En revanche, cette souplesse d’emploi n’inclut pas les actions dans la profondeur, et le GM se montre vulnérable en action défensive. En effet, les opérations du GM restent localisées, aucun soutien dans la durée n’étant possible sans logistique organique. De plus, l’usure de son infanterie sur ces terrains hostiles impose de limiter les opérations. Ensuite, la structure ternaire oblige à consacrer une compagnie à la protection du PC, qui doit rester sur les routes du fait des transmissions fixées sur ses véhicules. Enfin, la motorisation complète du GM et sa dépendance aux axes de communication constituent sa principale vulnérabilité. En 1954, ceci conduisit à sa perte le GM 100, fort de 3.000 hommes et 250 véhicules. Lors de son repli d’Ankhe sur la RC19, ses convois subirent des embuscades successives du niveau compagnie et bataillon. Malgré les actions interarmes et l’appui interarmées du groupe aéronaval, les compagnies perdirent 60% de leur effectif et 85% de leur matériel[28].

A contrario, le GTIA présente une souplesse d’emploi totale, capable de mener des actions dans la profondeur ou localisées, offensives, défensives ou de sécurisation, dans tout milieu (désertique au Mali, tempéré en Europe, tropical en RCA…), avec des transmissions valorisées par la numérisation de l’espace de bataille. De plus, il dispose d’une autonomie générale tant en logistique qu’en manœuvre du fait de sa quaternisation organique et de son intégration du soutien. Adapté au milieu urbain comme au terrain ouvert, il développe ses savoir-faire spécifiques dans des centres d’entraînement jusqu’au niveau SGTIA (CENZUB et CENTAC[29]). Enfin, les régiments des sous-fonctions opérationnelles «combat embarqué» et «aéro-combat» peuvent armer le noyau d’un GTIA, ce qui accroît encore sa souplesse.

En revanche, s’il est plus souple que le GM, il reste dépendant de la technologie sur laquelle il s’appuie. En effet, le nouveau modèle «Au contact» repose sur le programme Scorpion[30]. Celui-ci crée une armée de Terre à deux vitesses sur le plan des SIOC[31], car les unités d’appui et de la logistique ne sont pas intégrées au SICS[32]; seule une interface les relie depuis leurs postes de 4ème Génération. Ainsi, la génération puis l’emploi optimal d’un GTIA en sont pénalisés. De plus, cette info-valorisation poussée rend vulnérable le GTIA moderne à une attaque cyber ou informatique, qui pourrait le paralyser par l’interdiction d’emploi de ses capacités C2[33].

Le GM comme le GTIA sont des échelons de coordination de la manœuvre interarmes. Les avancées conceptuelles et technologiques ont rendu particulièrement performantes les capacités du GTIA dans ce domaine. En termes de souplesse d’emploi, le GTIA apparaît donc comme un modèle abouti, contrairement au GM resté prisonnier d’un concept d’emploi limité aux contingences du théâtre indochinois.

En définitive, ces deux unités interarmes modulables et souples d’emploi ne répondent-elles pas, chacune avec ses limites, à l’évolution progressive d’un même modèle?

 

La modernité au cœur du modèle

  • Les leçons de la guerre d’Indochine

De l’Indochine, plusieurs leçons essentielles sont à tirer du fait du rôle clé du GM dès 1949. Si le modèle peut paraître perfectible au regard de l’exigence du terrain et de l’adaptation permanente de l’ennemi, le GM a toutefois connu des évolutions pertinentes, à la fois dans sa structure mais aussi dans son emploi. «Les actions menées par le GM se caractérisent[34] (ainsi) par la souplesse […], la puissance […], la vitesse»[35]. En revanche, ses faiblesses ont été identifiées et le GTIA y apporte des réponses.

Tout d’abord, une des limites du GM était de n’être «engagé que sur une seule direction générale»[36]. Sa composante blindée, restée limitée, a mis en évidence l’emploi inadapté des moyens de combat embarqué. En l’occurrence, les chars n’avaient vocation qu’à servir d’artillerie mobile, sans apporter ni une véritable liberté d’action ni une liberté de mouvement supplémentaire. De même, son artillerie fixée sur les pistes lors des missions en profondeur, restait hors de portée pour appuyer les unités engagées en jungle. De nos jours, l’emploi des chars comme composante principale du GTIA blindé et l’évolution technologique des canons de génération CAESAR[37] pallient ces déficiences originelles.

Parallèlement, une autre limite est le peu de réactivité des bataillons engagés en combat débarqué, par habitude du combat plus conventionnel. Ainsi, «les chefs de tous les échelons ont encore souvent des réflexes de ʺmotorisésʺ, habitués à manœuvrer avec des unités automobiles. […] Ils sont portés à oublier que notre ennemi est complètement indépendant du moteur»[38]. En revanche, la MCF[39] sanctuarise une formation accrue (CENTAC, CENZUB) en unité constituée, ceci dans le but de délivrer un entraînement commun, adapté au futur théâtre d’emploi du GTIA. Cette période se caractérise également par une prise de connaissance du milieu grâce aux interventions de l’EMSOME[40], par des reconnaissances sur le futur théâtre et par l’exploitation des RETEX[41] rédigés par le CDEC[42].

À cela s’ajoute le manque de postes portatifs pour manœuvrer débarqué. En revanche, si les moyens étaient faibles, la volonté de doter les GM en quantité et en qualité supérieures aux régiments territoriaux était bien réelle. La NEB[43], apparue dans les années 1990, a depuis totalement révolutionné le combat moderne par l’emploi de moyens technologiques[44] démultipliant les capacités du GTIA en opérations.

En comparaison avec l’emploi des GM indochinois, des aménagements doctrinaux ont forgé les GTIA modernes. La structure quaternaire[45] inhérente au GTIA assure la protection du PC, la conservation d’une réserve, et donc la préservation de la liberté d’action du chef. De même, l’intégration des appuis et des soutiens est désormais doctrinale[46].

De plus, absent en Indochine, l’aéro-combat trouve aujourd’hui toute sa place dans l’actuel GTIA avec sa capacité de combat 3D, combinée aux appuis feux de l’artillerie. Il libère ainsi le GTIA moderne de toute dépendance aux axes de communication, qui constituait une des principales vulnérabilités du GM.

Ainsi, le GTIA décline certaines de ses capacités de l’expérience tirée de l’engagement du GM en Indochine, valorisées aujourd’hui par des avancées technologiques et conceptuelles. S’appuyant sur ces acquis, les études de prospective dans l’armée de Terre ont permis le développement d’un nouveau système de forces interarmes ambitieux.

  • Scorpion et l’efficacité opérationnelle du GTIA

Contrairement au GM indochinois, Scorpion[47] est avant tout une démarche globale qui entend repousser les limites du GM évoquées précédemment, afin de veiller à l’interconnexion et à l’intégration de nouveaux équipements. Cette dernière évolution du GTIA, en cours d’élaboration, met l’accent sur l’interopérabilité par l’adaptation à tous les types d’environnements et d’engagements opérationnels, et par des simulateurs tactiques interopérables sur lesquels se généralise l’entraînement et se préparent les missions opérationnelles à travers la SPO[48] et la FECS[49].

Ce projet met en évidence le C2 et l’info-valorisation[50]. Il permet de concentrer les efforts du GTIA par l’intégration complète de celui-ci dans un environnement numérisé commun[51], par une limitation des phases de contact violent dans le temps et l’espace grâce à l’intégration de tous les renseignements fournis par les différents vecteurs déployés (drones, aéronefs, robotique, capteurs humains) au sein de la bulle aéroterrestre.

De ce fait, par une capacité d’agression et une manœuvrabilité supérieures, par une protection et une autonomie accrues et par une modularité plus forte, Scorpion accroît la puissance et la résilience, et garantit la réactivité tactique et la polyvalence grâce à une combinaison efficiente des combats débarqué et embarqué avec FELIN[52], par opposition avec le GM.

En outre, Scorpion facilite la maîtrise de l’emploi de la force par le cadencement de la manœuvre et l’accroissement de la liberté d’action du chef, grâce à l’allègement des flux logistiques (800 km et trois jours de combat d’autonomie). Le GTIA-S[53] tire en particulier cet enseignement de l’Indochine.

Mais l’évolution majeure du GTIA-S (avec la structure quaternaire modulaire à dominante infanterie, blindée, aérienne, voire génie ou artillerie) réside dans les principes fondamentaux de la manœuvre. Les modes d’action seront adaptés en tenant compte des nouveaux systèmes d’armes équipant le GTIA-S[54]. Ainsi, l’approche indirecte des centres de gravité est privilégiée, abandonnant l’attaque séquentielle des différents échelons de l’ennemi et toute ligne de coordination entre les unités au sol. Cette notion conduit au combat collaboratif info-valorisé (en coordination avec les intervenants de la 3° dimension), tout en cherchant le rapport de force le plus favorable, grâce à de véritables améliorations capacitaires telles que la protection active, le TAVD[55] et des gains en autonomie substantiels.

Cependant, toutes ces prospectives ne pourront être validées qu’à l’épreuve du feu. «L’objectif de l’armée de Terre est ensuite de pouvoir projeter le premier GTIA-S en 2021 et la première BIA-S[56] en 2023»[57]. Ces engagements futurs devraient valider l’efficacité opérationnelle de ce GTIA d’une nouvelle génération.

En définitive, il est légitime de penser que les GTIA, en tant que modules de manœuvre tactiques, tirent leur origine de l’engagement éprouvé des GM autonomes en Indochine tout en bénéficiant d’une doctrine d’emploi aboutie.

En ce sens, sur la base de 65 ans de RETEX depuis l’engagement des premiers GM en Indochine, la valeur opérationnelle du GTIA comme unité de combat polyvalente et niveau tactique de conception et de conduite des opérations interarmes, n’a cessé d’évoluer. Il devrait encore être valorisé par la mise en œuvre du GTIA-S, aboutissement de l’interopérabilité combinée aux dernières technologies. Cependant, comme l’a écrit Sun Tzu: «Qui connaît l’autre et se connaît, en cent combats ne sera pas défait[58]». Ainsi, les faiblesses inhérentes au tout technologique ne doivent pas mettre en danger ce nouveau modèle.

Au-delà de la projection en opérations extérieures des GTIA, il semble aujourd’hui nécessaire de se poser la question de l’opportunité de leur engagement sur le territoire national au sein de l’opération SENTINELLE[59]. Leurs moyens valorisés en communication, en coordination et en motorisation permettraient de pallier les insuffisances signalées des déploiements actuels. Le risque serait cependant de se voir opposer la défiance du pouvoir politique à l’égard d’une évolution du cadre juridique de l’action militaire sur le territoire national, nécessaire pour un emploi optimal de leurs capacités, comme le montre l’actuel débat sur la création d’une future garde nationale.

 

[1] École de formation au sein du pilier «commandement de la formation et de l’entraînement interarmes», un des huit piliers du modèle «Au contact».

[2] En l’occurrence, le groupe mobile nord-africain (GMNA).

[3] SHD, Lieutenant-colonel d’Esneval, chef de corps du GMNA, «Le GMNA au Tonkin», N° SHD/GR/10H808, juillet 1950.

[4] Autour d’un régiment d’infanterie sont ainsi groupées des formations d’appui (groupe d’artillerie, bataillon de char) et du soutien (compagnie d’intendance, du génie…).

[5] Défense contre les aéronefs.

[6] SHD, Lieutenant-colonel d’Esneval, chef de corps du GMNA, op. cit.

[7] CICDE, PIA 5.4.1, 2014.

[8] CDEF, Doctrine d’emploi du groupement tactique interarmes générique (EMP.24.201), 2012.

[9] Compagnie de combat du génie.

[10] Détachement de liaison observation et coordination.

[11] Sous-groupement tactique interarmes.

[12] Voir annexe 1.

[13] SHD, Commandement des FT du nord VN et de la ZOT du Tonkin, «Instruction sur les GM», N°SHD/GR/10H808, 25 novembre 1950.

[14] SHD, Commandement des FT du nord VN, «Groupements mobiles», N°SHD/GR/10H2435, 14 mars 1952.

[15] Voir annexe 2.

[16] SHD, Commandement en chef des forces terrestres, navales et aériennes en Indochine, «Étude sur les procédés de combat du GM», N°SHD/GR/10H986, 14 octobre 1953.

[17] SHD, Commandement en chef des forces terrestres en Indochine, «CR d’inspection du GM100», N°SHD/GR/10H488, décembre 1953.

[18] Section française de l’internationale ouvrière et Mouvement républicain populaire.

[19] Ivan Cadeau, «Les enseignements de la guerre d’Indochine, rapport du général Ely», Tome 1, avril 2011.

[20] Celles-ci s’appuient sur trois phases: préparation (recherche de renseignement, action politique), opération (destruction des unités ennemies, occupation du terrain) et implantation (construction de postes, rétablissement des itinéraires, recrutement de supplétifs).

[21] Brigade interarmes.

[22] Lieutenant-colonel Franc, «Le combat inter armes depuis 1935», 2015.

[23] Ivan Cadeau, «La guerre d'Indochine - De l'Indochine française aux adieux à Saigon 1940-1956», Tallandier, 2015.

[24] CDEF, op. cit.

[25] Tactical Air Party.

[26] Elément d’observation et de coordination.

[27] Bureau renseignement.

[28] Jean-François Mourages, «Derniers combats. Cinq jours en enfer, ou la fin du GM100 en Indochine», 1954.

[29] Centre d’entraînement en zone urbaine et centre d’entraînement au combat.

[30] Synergie du contact renforcée par la polyvalence et l’info-valorisation.

[31] Système d’information opérationnelle et de communication.

[32] Système d’information du combat Scorpion.

[33] Command and Control.

[34] Ces caractéristiques sont similaires à celles du GTIA Scorpion présenté aujourd’hui.

[35] SHD, Commandement en chef des forces terrestres, Navales et Aériennes en Indochine, «Étude sur les procédés de combat du GM», N°SHD/GR/10H986, 14 octobre 1953.

[36] SHD, Commandement en chef des forces terrestres, navales et aériennes en Indochine, op. cit.

[37] Canon équipé d’un système d’artillerie.

[38] SHD, Commandement en chef des forces terrestres, navales et aériennes en Indochine, «Enseignements des derniers combats», N°SHD/GR/10H2435, 15 janvier 1954.

[39] Mise en condition finale: phase de 4 à 6 mois programmée avant projection par le Commandement des forces terrestres (CFT).

[40] État-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger

[41] Retour d’expérience.

[42] Centre de doctrine et d’enseignement du commandement.

[43] Numérisation de l’espace de bataille.

[44] Blue force tracking et liaisons satellitaires.

[45] CDEF, FT02 - Tactique générale, juillet 2008, p.53.

[46] CDEF, op. cit.

[47] SIRPA Terre, Plaquette Scorpion, en attendant la Doctrine d’emploi du GTIA SCORPION du CDEF à paraître en 2017.

[48] Simulation pour la préparation opérationnelle.

[49] Force d’expertise du combat Scorpion. La FECS va élaborer la doctrine Scorpion à partir des RETEX.

[50] Grâce au SICS comme outil d’interopérabilité.

[51] Système d’information unique de l’engin jusqu’au PC de GTIA (SICS), simple et intuitif, permettant de partager une situation tactique commune et d’assurer des échanges fluides en temps réflexe, en particulier grâce aux performances de CONTACT (portée élevée et sans interruption des communications).

[52] Fantassin à Équipements et Liaisons INtégrés.

[53] On parle ici de GTIA SCORPION (GTIA-S) alors que l’on devrait parler de GTIA équipé de matériels technologiques, développés dans le cadre du programme SCORPION.

[54] Abandon présupposé de la catégorisation arme de mêlée et arme d’appui: les 5 fonctions combat du GTIA-S peuvent potentiellement toutes réaliser la destruction d’un centre de gravité avec l’appui des 4 autres.

[55] Tir au-delà des vues directes.

[56] Brigade interarmes SCORPION.

[57] Général d’armée Bosser, CEMAT, La lettre du chef d’état-major de l’armée de Terre, N°31, décembre 2015.

[58] Sun Tzu, «L’art de la guerre», Ve siècle avant JC.

[59] Décidée par le président de la République, l’opération SENTINELLE vient renforcer le dispositif VIGIPIRATE par la mise en œuvre du contrat opérationnel de l’armée de Terre «TN 10.000» depuis le 12 janvier 2015.

 

Le Chef d’escadron ABILLARD choisit l’arme du train à sa sortie de l’École spéciale militaire. À l’issue de sa formation de spécialité dans le domaine transbordement maritime, il sert en tant que chef de peloton portuaire au 519ème RT et est déployé au Kosovo, en Côte d’Ivoire et au Tchad. Commandant l’unité portuaire du 519ème GTM, dont les traditions sont héritées des unités de Légion en Indochine, il est projeté au Sénégal. Il sert ensuite à l’EALAT au Luc comme chef de brigade OSC-P, avant de rejoindre l’EMS2 en 2015. Il a intégré l’École de guerre le 1er septembre 2016.

 

Le Chef d’escadron BURETTE choisit l’arme du train à sa sortie de l’École spéciale militaire. À l’issue de sa formation de spécialité dans le domaine mouvement, il sert en tant que chef de peloton de circulation routière au 601ème RCR, puis commande une unité de ravitaillement au 515ème RT. De 2006 à 2013, il est projeté cinq fois au sein de GTIA en Afghanistan, au Kosovo et au Liban, dont il tire son expérience opérationnelle. Il sert ensuite dans l’OTIAD-N comme chef du bureau renseignement, avant de rejoindre l’EMS2 en 2015. Il a intégré l’École de guerre le 1er septembre 2016.

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Titre : Du groupe mobile autonome de la guerre d’Indochine au groupement tactique interarmes d’aujourd’hui
Auteur(s) : les Chefs d’escadron Aymeric ABILLARD et Sébastien BURETTE
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