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La bataille de la Malmaison (17-25 octobre 1917)

Cahiers de la pensée mili-Terre
Histoire & stratégie
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La Malmaison fut la troisième et la plus formidable d’une série de trois batailles caractérisées par l’ampleur des moyens mis en oeuvre pour des objectifs limités.


Introduction

 

Envisagée dès juin 1917, elle fut exécutée par douze divisions attaquant sur un front de douze kilomètres, à l’ouest du Chemin des Dames.

 

Visant la conquête d’objectifs distants de trois kilomètres, elle fut minutieusement préparée et bénéficia d’appuis d’une puissance jusqu’alors inégalée : 1.779 pièces d’artillerie, de 75 à 500 mm, tirèrent près de six tonnes d’obus par mètre linéaire de front pendant la préparation, alors que l’offensive Nivelle, déclenchée sur un front quatre fois plus étendu, où l’ennemi occupait en outre des positions dominantes, n’avait été appuyée que par 3.691 pièces qui tirèrent moins de deux tonnes par mètre.

 

À la Malmaison, l’importance des appuis était telle que l’effectif des artilleurs dépassait d’un tiers celui des fantassins (90.000 pour 60.000). Aussi n’est-il pas étonnant que l’on ait qualifié cette offensive d’anti-bataille4.


Comme les deux autres offensives limitées, la Malmaison semble pourtant plus proche des opérations de la période précédente que de celles de 1918, avec leurs attaques de chars plusieurs fois menées sans préparation d’artillerie. En définitive, c’est surtout l’inversion des proportions entre objectifs fixés et moyens mis en oeuvre qui semble la distinguer de l’offensive Nivelle.

 

Or cette inversion peut paraître de pure circonstance: plutôt que de remporter une victoire destinée à influencer le cours des opérations, il s’agissait de regagner la confiance des soldats et du pays, fortement ébranlée par les résultats décevants de l’offensive Nivelle, ainsi que celle des Alliés défavorablement impressionnés par cet échec. Compte tenu des moyens dont disposait alors l’armée française, seule une offensive limitée dans ses objectifs comme dans l’étendue du front d’attaque pouvait garantir le succès.


Les offensives limitées constituèrent pourtant un véritable tournant dans la conduite des opérations. Le Général Pétain, nouveau commandant en chef, considérait en effet qu’à ce stade de la guerre une offensive ne pouvait avoir de rendement que dans sa phase initiale, quels que soient les moyens utilisés. L’effet de surprise étant de courte durée, il lui paraissait vain de vouloir prolonger ces attaques en tentant de percer puis d’exploiter: on se heurterait ensuite immanquablement aux réserves et les pertes de l’assaillant dépasseraient celles du défenseur.


Les principes qui sous-tendaient la bataille de la Malmaison, archétype des offensives limitées, la différencièrent donc nettement des opérations menées depuis le début de la guerre. En dépit de similitudes formelles avec ces dernières, elle annonçait bien les offensives de 1918. L’application de ces principes aboutit d’ailleurs à une bataille conçue et préparée en tirant un parti judicieux de la situation du moment, sa conduite étant également caractérisée par une adaptation réussie aux circonstances.


Conception et préparation (fin juin – début octobre)

Par la forme qui lui fut donnée, l’offensive de la Malmaison n’en demeura pas moins très proche des grandes offensives précédentes. En dehors des moyens proportionnellement considérables qui lui furent alloués, elle ne s’en démarqua que par quelques améliorations et innovations. Ainsi, la préparation d’artillerie fut-elle réduite à quatre jours5 pour ne pas laisser aux réserves ennemies le temps d’accourir.


Pendant celle-ci, les positions allemandes seraient bombardées avec des projectiles à gaz, au phosgène notamment, une pratique qui était alors courante. Seul l’emploi massif de l’arme chimique, qui fut décidé cette fois-ci, constituait une nouveauté.

Comme cela se faisait depuis la fin 1916, l’offensive commencerait par un assaut d’infanterie, précédé par un barrage roulant d’artillerie. Une relève par dépassement était prévue sur les objectifs initiaux, à un kilomètre seulement de la ligne de départ. Il s’agissait de permettre à la première vague de réduire les résistances restées derrière elle et à la seconde de repartir en collant au barrage d’artillerie. Il est à noter que le non-respect de ces impératifs avait coûté très cher le 16 avril 1917.


Le soutien de l’infanterie par des chars, déjà effectif en avril et en mai 1917, était également prévu. Mais, cette fois, les engins seraient répartis entre les différentes unités qu’ils accompagneraient et ne seraient pas visibles de l’ennemi avant leur débouché.


La préparation de l’offensive posa en fait des problèmes similaires à ceux des opérations précédentes. L’acheminement des approvisionnements était certes facilité par l’équipement du front réalisé pour l’offensive d’avril, mais, à elle seule, la mise en place de l’énorme quantité de munitions nécessaire à la préparation d’artillerie, soit 80.000 tonnes, demanda 32 jours.


C’est bien par le refus du haut commandement de poursuivre des objectifs trop ambitieux et irréalisables que la Malmaison se démarqua finalement des offensives précédentes. La nécessité d’attaquer sur un front de plusieurs dizaines de kilomètres pour opérer dans la profondeur imposait d’agir sur des terrains défavorables, alors que les moyens manquaient déjà. Il s’en suivait une dispersion des efforts préjudiciable au travail préparatoire requis en matière de renseignement, d’instruction et d’entraînement.


Le choix d’une bataille d’usure correspondant aux possibilités de l’époque permit a contrario de tirer un bon parti de la situation. La limitation du front d’attaque à une largeur de douze kilomètres rendait certes problématique l’éventuelle poursuite de l’offensive après la conquête de la première position allemande; mais on put ainsi sélectionner un secteur facilitant à la fois l’offensive et sa préparation. Disposées en éventail, les vallées en pente douce qui creusaient le versant sud du plateau favorisaient une concentration optimale des moyens, tandis que la forme enveloppante du front permettrait à l’artillerie de prendre l’ennemi sous ses tirs convergents.

 

Grâce aux observatoires qui dominaient la vallée de l’Ailette, on pourrait en outre diriger les tirs de manière à en interdire le franchissement et isoler ainsi la première position de l’ennemi du reste de son dispositif, ainsi que la majeure partie de son artillerie. La saison et le caractère accidenté du terrain se prêtaient par ailleurs à l’emploi des gaz de combat et à la persistance de leurs effets. Les nombreuses cavernes, ou creutes, situées au nord du Chemin des Dames, offraient certes des abris aux unités de contre-attaque allemandes, mais l’artillerie lourde pourrait en percer les voûtes.


Favorable à la préparation de l’offensive, la configuration du terrain facilitait également son exécution. Ainsi, dans la partie orientale du secteur d’attaque, l’étroitesse du plateau était telle qu’il suffisait de parcourir un kilomètre pour atteindre le fort de la Malmaison. De là, on aurait des vues sur l’ensemble de la vallée de l’Ailette et sur les pentes arrières abruptes du Chemin des Dames, et il serait facile d’y appliquer des feux qui rendraient l’ensemble de la position intenable.


La préparation approfondie qu’autorisait la modestie des objectifs permit par ailleurs d’entraîner les unités d’infanterie au maniement des fusils mitrailleurs et des lancegrenades récemment entrés en service, ainsi qu’à la coopération avec les chars d’accompagnement6, tout en tenant compte des évolutions de la tactique défensive ennemie.

Soigneusement étudiées pendant les engagements des mois précédents, dans les Flandres et à Verdun, celles-ci étaient basées sur un combat mobile mené par des unités postées dans des entonnoirs d’obus où elles étaient plus difficilement repérables que dans les tranchées. Pour pouvoir tirer parti des enseignements de Verdun, on repoussa d’ailleurs l’offensive de la fin septembre au 21 octobre, ce qui ne posait pas de problème notable compte tenu de son ampleur limitée.

 

Apparemment très proche des grandes offensives passées, la bataille de la Malmaison s’en démarquait donc par la minutie et le réalisme de sa préparation, annonçant ainsi les opérations de 1918.


Déroulement (17 – 25 octobre)


Les mêmes observations peuvent être faites au sujet de son déroulement. Par ses
différentes phases et par les gains de terrain limités obtenus, la bataille de la
Malmaison rappelle en effet la manière dont les opérations précédentes se sont elles mêmes déroulées.

Elle s’en différencie cependant par un rapport coût-efficacité avec des pertes allemandes trois fois plus élevées que les françaises, mais aussi par les imprévus plus rares qui survinrent, ainsi que par la manière dont ils furent surmontés et par la façon dont les Allemands furent eux-mêmes pris au dépourvu.


La préparation d’artillerie (17-22 octobre)


Ces derniers, qui s’attendaient bien à une offensive limitée dans le secteur de la Malmaison et étaient même renseignés sur son heure de déclenchement (05h30), n’imaginaient pas qu’elle prendrait une telle ampleur. Ils ne concevaient pas une telle concentration de moyens d’artillerie sur un front aussi étroit. Sûrs d’eux-mêmes, ils avaient décidé de tenir sur place en dépit du caractère relativement précaire de leurs positions.

 

La valeur des cinq divisions installées sur les crêtes et des trois divisions d’intervention situées en arrière de celles-ci, conjuguée à l’enjeu que représentait la possession des observatoires dominant la vallée de l’Aisne, justifiait à leurs yeux que la bataille soit acceptée. Ils renoncèrent donc au repli que l’on pouvait craindre de leur part à la suite des expériences de mars et de mai 1917.


Aussi furent-ils décontenancés par la violence de la préparation d’artillerie, qui ne fut pas sans causer des désagréments aux Français eux-mêmes. L’emploi massif des gaz toxiques, conjugué aux conditions météorologiques, amena en effet l’apparition de nappes de gaz opaques et persistantes qui empêchèrent l’aviation d’effectuer ses missions d’observation au profit de l’artillerie.

 

En conséquence, il s’avéra nécessaire de prolonger les tirs de préparation avec les risques que cela comportait du fait des délais laissés à l’ennemi pour acheminer les trois divisions de réserves stationnées dans les environs de Laon. Le parti que l’aviation d’observation et les artilleurs tirèrent des éclaircies, de celle du 21 octobre notamment, permit de limiter la prolongation à deux jours. C’était trop peu pour permettre aux Allemands de réagir.


La préparation d’artillerie paralysa leur défense. Aucun renfort ne leur parvenait plus, tandis qu’aucune unité ne pouvait se replier au sud de l’Ailette. Privés de ravitaillement, épuisés par l’obligation de conserver en permanence leurs masques à gaz, les Allemands furent contraints de reporter leurs défenses principales sur la deuxième ligne, ce qui réduisit encore la profondeur de leur dispositif dans le secteur clé du fort de la Malmaison.

 

Les creutes, qui leur avaient procuré des abris sûrs pendant l’offensive d’avril, résistaient désormais mal aux coups de 400 mm. Les voûtes s’effondraient tandis que des obus toxiques y pénétraient par les brèches ainsi ouvertes. La capacité de réaction des divisions allemandes fut encore réduite par la rupture des liaisons entre l’infanterie et l’artillerie dont le réseau interne fut également désorganisé, tandis que l’observation aérienne devint insuffisante du fait du manque de visibilité et de l’activité de la chasse française.


L’attaque (23-25 octobre)


En dépit des aléas qu’elle rencontra, la préparation d’artillerie facilita donc considérablement l’assaut d’infanterie, qui fut avancée à 05h15 pour tromper les Allemands. Des incidents ne s’en produisirent pas moins, comme le «décollage» du tir de barrage qui laissa les fantassins à eux-mêmes, d’autant plus que les chars, gênés par les entonnoirs creusés par les obus, étaient restés en arrière.


En avril-mai 1917, de véritables hécatombes avaient découlé de l’isolement des fantassins. Laissés à eux-mêmes, alors qu’ils maitrisaient mal l’emploi de leurs fusils mitrailleurs et de leurs lance-grenades, ils avaient été fauchés par les mitrailleuses allemandes.


Grâce à l’entraînement suivi, ils parvinrent cette fois-ci à réduire eux-mêmes les nids de mitrailleuses en combinant efficacement les effets de leurs armes à tir courbe et à tir tendu.


La pause observée sur le premier objectif permit non seulement de réaligner le dispositif français, mais elle induisit les Allemands en erreur sur les intentions adverses. Croyant l’attaque achevée, ces derniers poussèrent en effet leurs unités de contre-attaque en avant. Elles furent alors prises sous la préparation d’artillerie et le tir de barrage roulant de la deuxième phase de l’offensive française qui débutait.

 

Les quarante chars sur soixante-sept qui étaient parvenus à rejoindre les fantassins apportèrent une aide efficace à l’infanterie dont le moral fut stimulé. Les premiers objectifs purent ainsi être atteint à 09h00; et comme ils avaient été bien choisis, leur conquête provoqua rapidement l’effet recherché : les Allemands abandonnèrent immédiatement le terrain situé en contrebas du fort de la Malmaison, si bien que la seconde ligne d’objectifs, distante de deux kilomètres, fut atteinte dans la soirée.

 

Dans la nuit du 25 au 26, ils évacuèrent entièrement la rive sud de l’Ailette dans le secteur attaqué.


Le Général Maistre proposa alors de poursuivre l’offensive, avec les risques importants que cela comportait ; mais ses chefs s’y opposèrent. Le général Pétain ne tenait pas à ce que l’effet moral produit par le succès soit affaibli par des échecs.


Comme il s’y attendait, ce fut finalement d’eux-mêmes que les Allemands évacuèrent
l’ensemble du Chemin des Dames le 31 octobre.


Commentaires :


La bataille de la Malmaison permit au haut commandement français de regagner la confiance de l’armée, de la nation et des Alliés. Elle contribua largement à redonner à la France le premier rôle dans les opérations terrestres, en attendant que le commandement unique soit confié au Général Foch en mars-avril 1918. Il est à noter que la communication, qui avait été déficiente lors de l’offensive d’avril 1917, fut cette fois-ci habilement menée: le Général Pétain avait en effet obtenu que la section d’information du GQG, affaiblie sous la pression du pouvoir politique lorsque Joffre avait été remplacé par Nivelle, retrouvât son importance passée.


La recherche de l’usure, seul procédé offensif alors réaliste contre un ennemi disposant de réserves, s’avéra payante. En dépit de nombreuses pressions allant dans le sens d’opérations décisives, à la suite des succès allemands spectaculaires de Riga et de Caporetto, le commandant en chef maintint le cap. Adversaire de l’offensive à tout prix, il s’opposait tout aussi résolument à la défensive coûte que coûte, devenue d’actualité avec le retour des divisions allemandes de Russie.

Au lieu de cette stratégie rigide, il préconisait de livrer bataille sur la deuxième position, après avoir fait tomber l’attaque ennemie dans le vide7. Pour ne pas avoir appliqué ce procédé en mai 1918, la VIème armée, qui tenait toujours le Chemin des Dames et avait cette fois-ci le Général Duchêne pour chef, fut enfoncée par les Allemands. La nécessité pour les assaillants de s’emparer du Chemin des Dames, avant de poursuivre vers le sud, limita néanmoins les conséquences de leur offensive, qui auraient pu être fatales s’ils avaient conservé cette position.


Temporairement érigée en principe, la recherche de l’usure permit aux armées de tirer le meilleur parti de la motorisation. Les opérations prirent alors une forme très différente de celle de la Malmaison, en conservant cependant l’esprit qui l’avait soustendue.


En imposant des limites au mouvement en avant, le Général Pétain avait paradoxalement favorisé la reprise de la guerre de mouvement8. Grâce au char, dont les Britanniques révélèrent les possibilités à Cambrai le 20 novembre 1917, les préparations d’artillerie s’avérèrent bientôt inutiles en terrain favorable et la surprise stratégique redevint possible. Trop fragile pour mener des actions de longue durée dans la profondeur, le char fut employé à son plein rendement grâce à la mobilité stratégique permise par la combinaison de plus en plus efficace du rail et de la route.

Des offensives limitées dans leurs objectifs, mais d’une grande puissance, appuyées par une artillerie mobile, purent ainsi bientôt être déclenchées à brefs intervalles sur toute la longueur du front. L’usure que ces opérations causèrent à l’armée allemande fut d’autant plus forte que sa mobilité stratégique limitée la condamnait à subir de plus en plus les événements. La disparition de ses réserves l’amena à plaider en faveur d’un armistice qui intervint avant le déclenchement de l’offensive de rupture que préparait le GQG français pour le 14 novembre 1918.

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1 Version augmentée de l’article «The battle of la Malmaison», dans «The First World War
Battlefield Guide, Volume 1, The Western Front»; Édition 2, juin 2015, ouvrage collectif
réalisé sous la direction du Major General (ret’d) Mungo Melvin à l’occasion de l’Operation
Reflect, Staff-Ride organisé par l’armée de terre britannique en septembre 2014 dans le nord de
la France.
2 Voir en fin d’article la carte et le tableau comparatif des forces en présence et des résultats
3 Elle a été précédée par la bataille de la forêt d’Outhulst le 31 juillet, et par celle de Verdun le 20
août.
4 Cf. Gambiez et Suire, «Histoire de la Première Guerre mondiale», T2, Paris, Fayard, 1968,
p. 44.

5 Cinq jours avaient été prévus pour la préparation de l’offensive Nivelle mais il en fallut
finalement dix.

6 14 bataillons d’infanterie suivirent un entraînement intensif, variant de cinq à sept jours, avec
des compagnies de chars dans le camp d’entraînement des chars de Champlieu.

 

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Titre : La bataille de la Malmaison (17-25 octobre 1917)
Auteur(s) : Lieutenant-colonel Christophe GUÉ
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