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La mémoire qui flanche: 1873, une crise durable

cahier de la pensée mili-Terre
Histoire & stratégie
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L’auteur de cet article nous a déjà donné la preuve de son esprit libre et original dans un précédent numéro des Cahiers. Elle nous rappelle ici un épisode économique méconnu de la seconde moitié du XIXème siècle, en faisant une comparaison entre les maux endurés à cette époque et ceux connus aujourd’hui, ainsi que les solutions alors adoptées. Quant à celles qui pourraient l’être en ce début de XXIème siècle, elle laisse le lecteur choisir…..


L’Europe ‒ telle qu’elle est ‒ traîne derrière elle tant d’Histoire, d’histoires et de souvenirs et, pour le dernier siècle, tant de photos, de récits et de films, qu’elle oublie parfois l’essentiel de périodes charnières qui n’ont pas toute l’attention de nos contemporains.

 

Comme l’a dit souvent Warren Buffet, expert en la matière, aucune crise ni aucune croissance ne ressemblent à celles qui les ont précédées: «Il est inutile, voire dangereux, de s’inspirer du passé, car l’économie est essentiellement volatile et ses éléments mêlés sont imprévisibles». Le grand Warren appelle cela «le syndrome du rétroviseur» et ajoute: «Si le passé était tout ce qu’il faut savoir, les bibliothécaires seraient les individus les plus riches du monde».

 

Pourtant, même si nous sommes laminés par le rappel de la crise de 1929, une autre période de crise nous interpelle: celle qui se révéla en 1873.

1929 est essentiellement un crack boursier qui répercuta sa faillite sur les systèmes économiques, les schémas de production, le marché du travail… avec les conséquences que l’on sait, puisque cela n’était jamais ‒ dans l’ère moderne ‒ arrivé et que l’on avait aucune recette. Les turpitudes des banques US découvertes en 2007 déclenchèrent ce que l’on sait, et l’assimilation à 1929 se fit ainsi.

 

Le krach de 1873

 

1873 est plus proche de l’actuelle situation de l’Europe. Il faut inverser l’approche: il s’agit d’une crise structurelle en profondeur, bien plus que financière.

 

La guerre de 1870 entre la France et la Prusse, assortie de la chute du Second Empire, de la révolte de la Commune (révolte qui ne se limita pas à Paris, comme on le croit trop souvent) et de ses saccages, stoppèrent net le formidable élan de croissance des vingt années précédentes. Cet Empire effondré en quelques semaines fut en effet la période de croissance économique la plus forte et la plus rapide de toute notre histoire (comparable aux plus belles années de la Chine moderne). Cette guerre ruina non seulement ses protagonistes (la France perd 1,6 million de citoyens et doit une indemnité de 5 milliards), mais l’ensemble de l’Europe. Par ailleurs, le canal de Suez, inauguré en novembre 1869, énormément dispendieux, est un échec: le transit est inexistant, il ne rapporte rien alors que de grands espoirs d’internationalisation de l’économie européenne avaient été fondés sur lui.

 

Le désastre commence par la faillite de deux banques autrichiennes et du Crédit foncier, en mai 1873. De multiples petites banques et organismes financiers suivent à travers l’Europe. L’Italie, la Belgique sont atteintes. La croissance de la Grande-Bretagne ralentit de moitié. L’action coloniale (et ses profits) stagne. Le chômage croît à une vitesse phénoménale car, après la surproduction des belles années, les entreprises sont contraintes de ralentir et de mettre leurs ouvriers sur le pavé. À cela s’ajoute «l’invasion des sarrasins», étrangers venus de l’est et du sud, qui travaillent à bas prix et font baisser les salaires. À Londres, un habitant sur quatre dort dans la rue. Seule une politique drastique d’expatriation vers les plus lointaines colonies permet de ralentir le flot des nécessiteux.

 

Comment l’Europe s’en est-elle sortie?

 

Cette récession terrifiante a duré de 15 à 23 ans selon les pays. Les leaders les plus clairvoyants ont été d’accord pour admettre qu’il ne s’agissait pas uniquement de banque, mais de la nécessité de passer à une nouvelle forme de structures, d’entreprendre d’indispensables réformes: il était temps de sortir du XVIIIème siècle et du système Metternich.

 

L’État français, aux prises avec un laborieux retour à la République, stagnera jusque vers 1881/82 pour retrouver, avec la stabilité politique, une croissance à 6,8% en 1883, puis à 8,2 à partir de 1885. À partir de ce moment, avec de grands travaux, le regroupement de nombreuses activités jusqu’alors trop dispersées, de sensibles économies sur le train de vie de l’État central, la réorganisation du territoire, des impôts de répartition, une politique de logement ouvrier, la création du système d’éducation nationale et l’extraordinaire offre d’emplois qui s’en suivit, le développement minier, routier, portuaire…tout contribuera à la renaissance d’une économie florissante et d’une population apaisée. Les plus belles années commencent vers 1890, puis culminent après 1900 entre 1909 et 1913.

 

La Grande-Bretagne, dépoussiérée sous la houlette de Gladstone, domine l’échiquier international: Victoria devient impératrice des Indes en 1976, le trafic établi avec l’Orient rentabilise enfin le canal de Suez qui devient un outil d’échange mondial tel qu’on l’espérait. De l’autre côté de l’Atlantique, les jeunes États-Unis, après avoir réglé leur problème intérieur, entreprennent une vaste «conquête de l’Ouest» et développent leurs potentiels industriel au nord-est et agricole au centre, devenant un interlocuteur économique de premier ordre.

 

La Prusse, l’Autriche, l’Italie et même la Russie entreprennent de profondes réformes; la Belgique découvre les joies du charbon; la saga européenne des Rothschild, Wendel, Hottinguer et tant d’autres commence vraiment à ce moment avec, lentement, une meilleure connaissance des procédés financiers, le développement des assurances, la structuration du travail dans les entreprises et l’instauration du secours social. Sans doute ce n’est pas entièrement satisfaisant: le code pénal est redoutable, la révolte gronde facilement mais, au moins, la quasi-totalité de la population mange à sa faim, même si 1917 apporte un tournant décisif dans les relations entre l’argent, le pouvoir politique et le monde ouvrier.

 

L’expression «dépression» émerge d’un ouvrage d’un économiste belge publié en 1895, pour lequel «la dépression exprime une décroissance de vitesse et d’intensité dans le mouvement social de la richesse: c’est comme un retrait lent et graduel, dont les effets s’aggravent avec sa prolongation, et dont on ne voit pas le terme»… «cette dépression envahit peu à peu l’ordre moral»…

 

Globalement, la Grande Dépression de 1873 ‒ rampante, stagnante, dévastatrice ‒ a laminé l’Europe pendant plus ou moins vingt années. Le tout est de savoir quand a commencé la nôtre, d’autant plus complexe que les économies ne sont plus analysables pays par pays, mais sont interdépendantes[1].

 

L’histoire ne se répète jamais, surtout si elle est économique. Mais peut-être pourrions-nous commencer à retrousser nos manches?

 

[1] On lira avec intérêt sur ce sujet les travaux du regretté Jacques Marseille, économiste et historien, ainsi que ceux d’Antoine Brunet, ancien chef de la stratégie chez HSBC.

 

 

 

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Titre : La mémoire qui flanche: 1873, une crise durable
Auteur(s) : Madame le professeur Françoise THIBAULT
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