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La « société de haute intensité » face aux questions de soutenabilité

3/3 - BRENNUS 4.0
Histoire & stratégie
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Pour apparaître comme un adversaire crédible et donc dissuader son adversaire de prendre position contre elle, l’armée de Terre doit non seulement posséder un nombre conséquent de matériels et de personnels, mais encore avoir la capacité de les projeter.


 L’équation de la dissuasion conventionnelle, pour autant, ne s’arrête pas là, a fortiori dans le cadre d’un conflit de haute intensité, caractérisé dans la doctrine française par l’activation de « l’ensemble des fonctions opérationnelles […] pour s’opposer à une violence caractérisée de l’adversaire. »[17]. Cette définition, relativement imprécise, suggère néanmoins l’essentiel : la haute intensité entraînera par définition des pertes humaines et matérielles conséquentes, face à un adversaire activant lui aussi l’ensemble de ses fonctions opérationnelles.

 

Dès lors, la crédibilité de la dissuasion conventionnelle assurée par l’armée de Terre et ses capacités de projection, bénéficierait grandement d’une insertion de ces capacités opérationnelles, stratégiques et tactiques dans un écosystème socioculturel plus vaste. Au-delà de sa capacité à intervenir – et à intervenir en force – l’armée de Terre doit, en ce sens, faire la démonstration de son intégration au sein d’un système économique et industriel conséquent, assurant non seulement la qualité de ses matériels, mais encore sa capacité à remplacer ceux qui pourraient être détruits au contact de l’adversaire [18].

 

De façon plus décisive encore, la société française doit renouer avec le prix du sang à payer, car un conflit de haute intensité entraînera des pertes importantes, qu’une sensibilité exacerbée à la mort rendrait plus importantes encore. En dehors de sa capacité à produire des matériels, il est ainsi important d’assurer notre faculté à recruter, former et déployer l’ensemble des combattants nécessaires à la victoire. Alors, seulement, l’agression ennemie pourra être prévenue et dissuadée, la perspective contraire – de se retrouver face à une armée sous-équipée et pourvue d’effectifs réduits – n’étant en rien dissuasive. Est-ce à dire qu’il faut renoncer à chérir ceux qui nous protègent, ou qu’il faut cesser d’apprécier à sa juste valeur la vie de nos combattants ? Non, en ce que ces craintes naturelles dessinent largement l’environnement civilisationnel que nous chérissons et pour lequel nous aurions alors à nous battre. Il est néanmoins nécessaire d’encourager l’éclosion d’une « société de haute intensité », non seulement pour produire en masse les matériels nécessaires à la victoire, mais encore pour accepter la perte de nombreux soldats.

 

La question de l’émergence d’une société de haute intensité pose des questions culturelles et philosophiques importantes et présuppose un incontournable effort de clarification. Il ne s’agirait pas, en effet, de signer la fin de l’ordre socioculturel occidental valorisant l’existence individuelle et le confort matériel, mais bien d’assurer la transition, dans le cadre d’un conflit de haute intensité, d’une société de confort vers une société de combat. Or, l’armée de Terre peut là aussi jouer un rôle clé : son emprise territoriale, la masse des personnels qu’elle entretient, sa participation à la vie économique quotidienne du pays, offrent en effet à cette armée une capacité unique de s’adresser à la population. Cela irait par ailleurs dans son propre intérêt, l’émergence possible d’une société de combat renforçant plus avant ses capacités dissuasives et éloignant du même coup la perspective d’un conflit meurtrier. Une partie de ces efforts, par ailleurs, a déjà été accomplie : la société française n’est pas aussi réfractaire à la mort de ses soldats qu’on veut bien le penser ; c’est à la mort insensée qu’elle s’oppose avec ferveur[19], ce qui souligne la nécessité d’inscrire le combat actuel comme les combats futurs dans un discours clair, légitimant non seulement la mort, mais encore l’engagement : les soldats doivent ainsi voir le leur valorisé de leur vivant[20], les éloges ne pouvant aller qu’aux morts[21].

 

Conclusion

Les armées françaises demeurent ainsi particulièrement bien adaptées à l’engagement en alliance, le déploiement coordonné d’unités françaises et étrangères permettant le dépassement ponctuel de déficits capacitaires spécifiques. On observe par ailleurs que les forces armées françaises ont encore récemment fait la démonstration de leurs capacités martiales au contact des GANE rencontrés le long de la bande sahélo-saharienne (BSS) ou au Levant. Toutefois, les différents éléments mis en avant dans cet article illustrent le caractère nécessaire de la préparation à un conflit de haute intensité nous opposant, seuls, à un adversaire déterminé et de rang équivalent ou supérieur. Dès lors, il apparaît impératif de renforcer notre capacité à comprendre l’adversaire de demain et à identifier les théâtres où il sera nécessaire de l’affronter en densifiant nos réseaux de collecte et de traitement de l’information, tout en dotant nos armées de moyens lourds en plus grande quantité, notamment une meilleure cavalerie blindée, une artillerie plus performante et des systèmes antiaériens adaptés au combat futur[22].

 

De même, il apparaît crucial de sauvegarder notre capacité à « entrer en premier » en développant les outils adaptés à la neutralisation des systèmes A2/AD[23]; d’assurer le caractère projetable de ces moyens en renforçant notre aviation de transport et les différentes unités responsables de la logistique militaire, tout en multipliant les emprises françaises à l’étranger ou, à défaut, le déploiement régulier d’unités françaises au sein de l’Entre-Deux, une pratique particulièrement appréciée par nos alliés et observée par nos adversaires[24]. Enfin, et surtout, il semble particulièrement opportun de faciliter l’émergence en France d’une sensibilité politique adaptée aux conflits de haute intensité. Cette dernière pourrait prendre deux directions : l’accoutumance de la population aux nombreux effets d’un affrontement de cette nature et le développement d’une culture financière et industrielle adaptée à la production rapide et massive de matériels lourds. L’armée de Terre française disposerait alors de moyens adaptés à son rôle stratégique [25] et pourrait représenter le point cardinal de la dissuasion conventionnelle future.

 

Si les armées françaises manquent encore aujourd’hui de moyens adaptés à la haute intensité probable, certains programmes illustrent bien la prise de conscience, non seulement de la hiérarchie militaire, mais encore des industriels et surtout des responsables politiques. Le programme Scorpion s’inscrit en ce sens et doit être salué. En effet, il devrait doter l’armée de Terre de moyens lourds conséquents et bien adaptés au combat de haute intensité, en autorisant le renouvellement des capacités médianes et lourdes. Ainsi, 200 chars Leclerc seront modernisés et portés au standard XLR, 300 engins blindés de reconnaissance et de combat Jaguar succèderont aux AMX10RC et aux ERC90, 1872 véhicules blindés multi rôles Griffon remplaceront les véhicules de l’avant blindés (VAB) encore en dotation, alors que 978 véhicules blindés multi rôles légers Serval devraient être introduits dans l’armée de Terre à l’horizon 2030. Ces différents blindés seront de fait plus adaptés aux enjeux stratégiques contemporains et attestent, en ce sens, la capacité de la France à repenser la structure de ses armées pour mieux s’adapter aux combats futurs.

 

L’émergence d’une dissuasion conventionnelle adaptée à un conflit de haute intensité est un défi global. Elle présuppose de profonds questionnements doctrinaux, technologiques, juridiques et économiques, mais aussi un effort national de recrutement, de formation et de préparation à un conflit nouveau, empruntant aux affrontements d’hier l’intensité du combat interarmées et interarmes moderne, sans pour autant renier les défis logistiques propres aux guerres expéditionnaires que la France mène en Afrique, dans la BSS et au Levant. Le conflit de haute intensité est ainsi particulièrement exigeant. Il est coûteux, d’abord en capitaux économiques et politiques, mais surtout, il ne faut pas l’occulter, en matériels et en sang. Or, et c’est là un paradoxe que l’élite politique peine à dépasser, le meilleur moyen d’éviter le déclenchement d’un tel conflit reste l’entretien d’une force dissuasive conventionnelle efficace, et donc la hausse de nos dépenses militaires.

 

En ce sens, ces crédits ne représentent donc pas une perte sèche, mais bien un investissement sur l’avenir qui peut s’avérer particulièrement rentable dans le domaine de la sécurité internationale. Cette règle est une constante, que l’écrivain Végèce rappelait déjà, il y a quinze siècles : « le peuple romain, depuis longtemps, équipait une flotte […] pour l’utilité de sa grandeur, non parce qu’un danger soudain la rendait nécessaire, mais au contraire pour ne pas avoir un jour à supporter cette nécessité. Car personne n’ose déclarer ou causer du tort au pays ou au peuple qu’on sait fin prêt et résolu à résister et à sévir ». Il appartient désormais à la France, à travers ses armées, d’apparaître comme une puissance résolue à résister et à sévir, pour sa sécurité, mais aussi aux yeux de l’ensemble des puissances de troisième rang situées entre le camp des Garants et celui des Alternatifs.

                                          
 

 

 [17] DC-004, Glossaire interarmées de terminologie opérationnelle, Commandement interarmées de concepts, doctrines et expérimentations, Ministère de la Défense, décembre 2013, amendé juin 2015.

[18] BIHAN Benoist, Repenser la guerre au XXIème siècle – Deuxième partie : Mettre en adéquation les fins, les moyens et les méthodes, La Plume et le Sabre, 25/11/2008.

[19] GOYA Michel, Le mythe de l'aversion de l'opinion publique aux pertes, La Voie de l’Epée, 12/03/2019.

[20] GOYA Michel, Cachez ce soldat, que je ne saurais voir, La Voie de l’Epée, 02/06/2019.

[21] GOYA Michel, Béret verts et zone rouge, La Voie de l’Epée, 13/05/2019.

[22] MALDERA Nicolas, Combat de haute-intensité : où en sommes-nous ?, Fondation IFRAP, 01/03/2018.

[23] BRUSTLEIN Corentin, Vers la fin de la projection de forces ? II. Parades opérationnelles et perspectives politiques, Institut Français de Relations Internationales, 01/05/2010.

[24] LASCONJARIAS Guillaume, Forces terrestres et réassurance : Quelles options pour l'Alliance ?, Institut Français de Relations Internationales, 01/01/2016.

[25] TENENBAUM Elie, Le rôle stratégique des forces terrestres, Institut Français de Relations Internationales, 01/02/2018.

 

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Titre : La « société de haute intensité » face aux questions de soutenabilité
Auteur(s) : Monsieur Hugo Decis, de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques
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