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LES LIMITES DE LA STRATÉGIE DE COMMUNICATION RUSSE EN RCA

COMMUNIQUER POUR MASQUER SES FAIBLESSES
Relations internationales
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Le retour de la Russie en Afrique s’accompagne d’une importante activité de communication qu’il s’agisse de celle des Etats africains qui comptent sur l’aide de la Russie ou du récit des journalistes occidentaux qui sont fascinés par les correspondances entre l’époque actuelle et celle de la Guerre froide. Dans tous les cas, les Russes organisent eux-mêmes la mise en scène de ce retour en développant une manœuvre informationnelle mêlant actions de communication positive et actions d’influence et de désinformation, sans qu’il soit d’ailleurs toujours possible de démêler complètement ce qui relève de l’action institutionnelle et diplomatique ou de celle des avatars qui représentent des intérêts privés russes en RCA.
Nulle part ailleurs plus qu’en RCA l’appui fourni à ce retour par la communication n’aura été aussi visible et dans ce pays en crise, la France s’est trouvée en première ligne face à une offensive informationnelle russe particulièrement virulente. Directement ciblée, la France a dû élaborer une stratégie de communication réactive visant à rétablir, localement et internationalement, son image salie et diffamée.
Mais cette stratégie de communication russe et ce battage médiatique ont-ils été efficaces et ont-ils réellement servi les intérêts de la Russie en Afrique ? Cette étude a donc pour objet d’examiner la stratégie de communication mise en œuvre par la Russie en RCA depuis octobre 2017 et ses résultats.


 

LES LIMITES DE LA STRATÉGIE DE COMMUNICATION RUSSE EN RCA COMMUNIQUER POUR MASQUER SES FAIBLESSES

 


INTRODUCTION

 


Le retour de la Russie en Afrique s’accompagne d’une importante activité de communication qu’il s’agisse de celle des Etats africains qui comptent sur l’aide de la Russie ou du récit des journalistes occidentaux qui sont fascinés par les correspondances entre l’époque actuelle et celle de la Guerre froide. Dans tous les cas, les Russes organisent eux-mêmes la mise en scène de ce retour en développant une manœuvre informationnelle mêlant actions de communication positive et actions d’influence et de désinformation, sans qu’il soit d’ailleurs toujours possible de démêler complètement ce qui relève de l’action institutionnelle et diplomatique ou de celle des avatars qui représentent des intérêts privés russes en RCA.

 


Nulle part ailleurs plus qu’en RCA l’appui fourni à ce retour par la communication n’aura été aussi visible et dans ce pays en crise, la France s’est trouvée en première ligne face à une offensive informationnelle russe particulièrement virulente. Directement ciblée, la France a dû élaborer une stratégie de communication réactive visant à rétablir, localement et internationalement, son image salie et diffamée.
Mais cette stratégie de communication russe et ce battage médiatique ont-ils été efficaces et ont-ils réellement servi les intérêts de la Russie en Afrique ? Cette étude a donc pour objet d’examiner la stratégie de communication mise en œuvre par la Russie en RCA depuis octobre 2017 et ses résultats.

 

 

 

UN SURINVESTISSEMENT RUSSE DANS LA FONCTION COMMUNICATION.

 


L’annonce de l’arrivée de la Russie en RCA, consécutif à la rencontre de Sotchi en octobre 2017 entre le Premier ministre centrafricain Simplice Mathieu Sarandji et le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, s’est accompagnée d’un important effort des Russes dans le domaine de la communication.
En termes de messages, dans la mise en œuvre de sa stratégie de communication, la Russie a mobilisé plusieurs arguments visant l’opinion publique africaine et occidentale :
le rappel que la Russie n’a jamais eu d’Empire colonial en Afrique ce qui l’absolvait de facto de toutes mauvaises intentions ; le rappel de l’engagement soviétique dans les luttes pour les indépendances et la formation des cadres africains pour battre le rappel des fidèles ; l’appel à la mauvaise conscience des Occidentaux sur les crimes de la colonisation qui seraient toujours perpétrés de nos jours sous une autre forme et la volonté de les culpabiliser ; l’image d’une armée russe, héritière de l’Armée rouge, qui serait un rouleau compresseur invincible et apte à défaire le terrorisme en Afrique et toutes les oppressions dont les Africains seraient encore victimes.

 


Une arrivée en fanfare des Russes en RCA Fin 2017, l’arrivée des premiers Russes s’est donc faite à grand renfort d’actions de communication qu’il s’agisse de sujets dans les médias ou d’actions évènementielles. Il suffit de considérer les réalisations les plus visibles et spectaculaires :

 


l’apparition sur les réseaux sociaux de sites pro-russes et franchement antifrançais (Facebook : Soutien à la Russie en RCA, Bangui 24 News etc. qui se copient les uns les autres) ;
la mobilisation de pseudo ONG panafricanistes chargées de chanter les louanges de la Russie et de vilipender la France (Urgences Panafricanistes, Aimons Notre Afrique etc.) souvent créées pour la circonstance ;
des actions d’influence (livraison de trampolines, envois d’enfants en vacances en Russie etc.) ;
des annonces (renforcement du partenariat dans le domaine sécuritaire mais également économique, culturel, académique, etc.).

 


la scénarisation sous forme de kermesses des fins de formation des FACA organisées par des instructeurs russes à Berengo à grand renfort d’effets pyrotechniques, de musique rock, de saut à travers des cerceaux enflammés etc. le tout en présence de l’ambassadeur russe, des plus hautes autorités centrafricaines, d’observateurs et de la population locale.
Un effort qui ne s’est pas démenti au fil des semaines et qui a été complété par d’autres actions tout aussi spectaculaires :
la création d’une radio (Radio Lengo Songö : "Nouons la solidarité" en octobre 2018) ;
des campagnes d’affichage (en faveur de la Radio Lengo Songö ou de l’appui aux Forces armées centrafricaines) ;
des campagnes évènementielles (le 25 et 26-08-18 un tournoi de football dit "Coupe de l’espoir" entre les différents arrondissements de Bangui ; 09-12-18 élection de "Miss Centrafrique" ; le 15-12-18 un tournoi de taekwondo etc.).
et la diffusion de films ou de dessins animés vantant par exemple "l’amitié entre l’ours et le lion".

 


Ce bouillonnement et cette multiplication d’actions ou d’annonces (souvent à bas coût ou à faible niveau d’investissement humain) ont dans un premier temps indéniablement portés. Pour un pays en crise tel que la RCA, prêt à saisir n’importe quelle main tendue, l’annonce d’un nouveau partenariat avec un pays perçu comme puissant et proactif a pu susciter un réel enthousiasme au sein de certaines élites politiques et d’une partie de la population.

 

 


Une stratégie de communication agressive et antifrançaise

 


Dans sa déclinaison pratique, en actions à mener sur le terrain, les Russes ont développé une stratégie de communication visant deux objectifs :
Amplifier le "bruit de fond" du dénigrement de la France constitué par le développement systématique de 9 thèmes récurrents qui permettent d’y rapporter chaque évènement en trouvant à chaque fois un angle pour s’en prendre à l’action de la France :

 


Le PR Macron (et ses prédécesseurs) intervient personnellement pour nuire à la RCA ;
La France défend son "pré-carré" qui est sa chasse gardée et veut à tout prix chasser la Russie de RCA ;
La France du deux poids deux mesures dans sa politique africaine (qui aide ses ʺvaletsʺ et punit ceux qui lui tiennent tête) ;
La France manipule les "bandes armées", les pays limitrophes, et utilise des "agents" pour déstabiliser la RCA ;
La France abuse de sa position au Conseil de sécurité pour nuire à la RCA ;
La France entretient et fait durer la crise en RCA pour favoriser ses intérêts ;
La France tient les leviers des institutions qui se penchent au chevet de la RCA (EUTM, DUE, FMI, MINUSCA etc.) ; 
La France est déloyale ("versatile") complote contre la RCA et veut nuire à l’image internationale de la RCA ; 
La France tient l’économie en RCA (y compris grâce au franc CFA) et veut s’accaparer les richesses du pays qui sont indispensables à la survie de son économie.

 


Critiquer en permanence les médias français et singulièrement RFI (souvent qualifiée de "Radio Mille collines") qui sont décrédibilisés, présentés systématiquement comme étant aux ordres de Paris et accusés de se faire le relai de la politique soi-disant anti-centrafricaine de la France.

 


Assénés jour après jours, les thèmes présentés et la critique des médias permettent, quel que soit le domaine, d’être rapportés à pratiquement n’importe quelle action française pour la discréditer. L’objectif est "d’assouplir le terrain" pour affaiblir globalement la position de la France et faciliter le développement de critiques plus ciblées : les "Affaires" (cf. encart) qui mobilisent sur une courte période toute la thématique antifrançaise sur un évènement particulier. Des "Affaires" relayées sur tous les supports possibles et qui sont la marque indiscutable d’une action coordonnée (et non un simple agrégat de messages de contestataires individuels).

 


Au-delà de la critique de la France, les Russes, en dénigrant systématiquement le rôle de tous les acteurs œuvrant à la restauration de la paix, du respect du droit et à la reconstruction de l’Etat ont pris délibérément le risque déstabiliser toute une opération internationale au profit de la RCA.

 


Des médias locaux subornés, des médias français fascinés et aveuglés
Tout en communiquant officiellement sur des intentions affichées et positives d’appui à la RCA et de coopération avec l’ensemble des acteurs internationaux, les Russes ont également utilisé des intermédiaires en payant des journalistes locaux ou en mobilisant de soi-disant panafricanistes chargés de chanter les louanges de l’action russe et de décrier l’action de la France et d’autres partenaires de la RCA. Ils se sont également appuyés sur la force de frappe des ʺusines à Trollsʺ du Russe Evguéni Prigojine qui ont multiplié les sites pro-russes ou anti-français. Pour gagner en réactivité et en proximité avec les journalistes locaux, les Russes ont installé au sein même de la présidence un bureau qui coordonne localement les actions antifrançaises.

 


Ainsi, localement, dès l’annonce de l’arrivée de la Russie en RCA, la capacité de la PQN locale à rédiger rapidement des narratifs antifrançais crédibles s’est soudainement développée et le nombre des articles antifrançais dans la PQN s’est largement accru. Dans le fatras des articles antifrançais et prorusses diffusés, la sophistication de certaines opérations de désinformation, l’apparition de certains angles d’attaque contre la France, l’émergence ʺd’Affairesʺ antifrançaises documentées par des pseudo preuves ont tranché avec le style et les capacités connues des médias centrafricains. Le tempo, la méthode, et le mobile qui servaient objectivement les intérêts russes ont désigné clairement une Russie cherchant à dégrader l’image de la France en RCA.

 


A l’international, cette arrivée spectaculaire des Russes a été complaisamment relayée par les médias français fascinés par le Story Telling habilement orchestré par la Russie elle-même et par la soi-disant débâcle, sur le continent, d’une France qui serait honnie. Globalement, la stratégie russe a été présentée sans nuance comme imparable et parfaitement efficace. Une blitzkrieg dont la France – qui n’avait décidément jamais rien compris à la RCA – ne pourrait qu’immanquablement faire les frais : ʺEchec et mat pour le Kremlin qui emporte la partieʺ comme l’affirmait catégoriquement Le Point en décembre 2018.

 


Cet « anglage » visant moins à considérer ce que faisait réellement la Russie au profit de la RCA et de rendre compte de l’avancée du processus de paix et de réconciliation que de scruter avec avidité les moindres signes qui montreraient un effondrement de l’influence française dans la région a été un trait marquant du traitement de la situation dans le pays par les journalistes non-résidents. Cet angle choisi a été d’autant plus audible que les correspondants français en RCA qui auraient pu contrebalancer ce Story Telling ont fait dans le même temps l’objet d’intimidations voire de menaces. En avril 2018, le journaliste de RFI et France 24 Édouard Dropsy, présenté par les médias centrafricains comme un espion français, est obligé, sous la pression, de quitter la RCA. Le 30 juillet 2018, trois journalistes russes qui enquêtaient sur les activités des Wagner russes en RCA sont assassinés. Ces avertissements et ces menaces sur la poignée de journalistes français qui continuent de résider en RCA ont contribué à les inhiber et à les rendre prudents.

 

 

MALGRÉ TOUT, UNE STRATÉGIE DE COMMUNICATION RUSSE QUI MARQUE LE PAS

 


Au début de l’année 2019, la stratégie de communication russe se développe donc sans opposition. Le French Bashing bat son plein. En Janvier 2019, dans la PQN, par exemple, les articles antifrançais sont extrêmement nombreux et virulents. L’action de la France en RCA ne fait l’objet de quasiment aucun article favorable et le ratio peut être, certaines semaines, de 1 à plus de 20 en faveur des articles négatifs. Malgré tout, la situation va rapidement évoluer en faveur de la France.

 


L’humiliation comme mode d’action ou comment susciter une réaction de l’adversaire à l’opposé de celle recherchée. Il ne faut pas négliger la part d’orgueil qui existe dans l’élaboration et la conduite de la politique étrangère des nations. Le choix fait par la Russie en RCA d’ajouter à l’effacement de la France son humiliation a été particulièrement mauvais. Au lieu d’adapter sa politique de communication à un objectif local qui aurait été de faciliter et d’accompagner un amenuisement de l’engagement de la France en RCA, la Russie a fait celui de stigmatiser et de salir l’action de la France dans ce pays. Peu-ont y voir un aspect ontologique de la politique étrangère de la Russie vis-à-vis de l’Occident : une volonté de revanche et le désir d’humilier ceux qu’elle considère comme responsables de sa perte d’influence dans le monde depuis la dislocation de l’Union soviétique ? Peu-ont y voir également l’application locale - sans tenir compte du contexte particulier de la RCA - d’une directive à portée plus générale explicite sur les rigidités d’un système russe dont certains louent pourtant l’efficacité et le pragmatisme ? Quoi qu’il en soit, dans le contexte particulier de la RCA où la France avait engagé d’elle-même un retrait (qui ne valait pas abandon) et était disposée à coopérer avec de nouveaux partenaires, cette attitude dogmatique a sonné comme une faute.

 

Considérant donc la France comme un adversaire dont il convenait de nier l’action positive, de salir l’image et de limiter, voire d’anéantir la capacité d’action politique dans la résolution de la crise, la stratégie de communication mise en œuvre par la Russie ne pouvait -  quasi mécaniquement - que susciter une réaction française.
Susciter l’espoir et l’attente ou comment se faire manipuler par le partenaire centrafricain
Si les médias centrafricains ont marqué un net enthousiasme à l’annonce de l’arrivée de la Russie, de nombreux articles présentant la Russie comme une alternative positive à la France en RCA, les Russes ont encore voulu amplifier le phénomène en agissant dans deux directions.

 


Teaser  et créer l’espoir : en multipliant les effets d’annonces et en encourageant - ou pour le moins en laissant - les Centrafricains extrapoler sur les futures actions que la Russie mettrait en œuvre en RCA sans nécessairement les démentir ;
Dénigrer l’action de la France : en favorisant, développant et professionnalisant une communication antifrançaise très agressive à travers les médias centrafricains ou les réseaux sociaux.

 


Les Centrafricains qui ont une propension à beaucoup attendre de leurs partenaires auxquels ils demandent de s’engager bien au-delà de ce qu’ils ont promis, ont bien saisi la manœuvre et ont joué sur l’attente qui avait été suscitée. Ils y ont vu également une manière de mettre en compétition les partenaires français et russes mais au fil des semaines, les exigences et l’impatience vis-à-vis du partenaire russe se sont accrues. Une évolution d’autant plus naturelle que la France étant vilipendée et la Russie portée aux nues, c’est vis-à-vis du partenaire slave que l’attente était la plus forte. Après la demande de création d’une base pour abriter des troupes régulières russes et l’exigence d’un engagement militaire direct de la Russie au côté des FACA pour éradiquer les bandes rebelles et reconquérir les territoires échappant à l’autorité centrale, les Centrafricains ont demandé aux Russes de reconstruire l’économie et de prendre en main le secteur agricole ou l’éducation etc. Au fil des semaines, la déception des Centrafricains a été proportionnelle à l’engouement initial.

 


Les actions de communication russes – si elles ont eu un fort impact en matière de rayonnement – n’ont pas pu masquer la portée très limitée de leurs réalisations concrètes en RCA. Les Centrafricains n’obtenant pas des Russes satisfaction à la hauteur de leurs attentes, la déception a laissé rapidement place à une amertume, voire dans certains cas à de l’hostilité. Dans tous les cas existe maintenant une défiance sur les intentions russes qui ne pourra plus être changée par une simple politique de communication et d’effets de manches.

 

 

UNE RÉORIENTATION DE LA STRATÉGIE DE COMMUNICATION RUSSE QUI SIGNE UN ÉCHEC LOCAL

 


A l’été 2019, la position de la Russie en Centrafrique a singulièrement évolué du fait en particulier :


de la réaction de la France qui a probablement pris de cours les Russes en faussant leur analyse sur la fragilité localement de sa position et sur sa volonté de se désengager du pays ;
d’un désenchantement des Centrafricains (dirigeants et société civile) du fait de l’action concrète des Russes dans le pays et de la réalité de leurs objectifs ;
d’une duplicité des Centrafricains, loyalistes et rebelles, qui instrumentalisent la présence russe au profit de leurs intérêts locaux ;
de la fragilité de l’accord de de paix du 6 février 2019, dont la mise en œuvre nécessite une collaboration effective des différents partenaires de la RCA, qui ne peut cacher l’insincérité de beaucoup de ses signataires et dont les résultats sont mitigés.
Dans ce contexte, la Russie a entamé un rapprochement avec la France qui témoigne plus de sa faiblesse que d’une volonté de travailler selon un mode collaboratif sincère. En témoigne en matière de communication que si elle reste élevée, la virulence des médias contre l’action de la France a largement baissé en intensité.

 

 


Un point d’équilibre gagné activement par la France

 


En ce qui concerne son action en RCA, la France disposait d’atouts objectifs qui, pour peu qu’ils fussent correctement utilisés, lui donnait un avantage concurrentiel évident car quoi qu’en disent ceux qui dénigrent l’action de la France en RCA, les faits sont là : la France est le premier partenaire bilatéral de la Centrafrique et plus encore si l’on tient compte de l’engagement français à travers les organismes internationaux qui aident la RCA (DUE, EUTM-RCA, MINUSCA, et bien d’autres). La France reste en RCA la première puissance en matière de coopération de sécurité et de défense, en matière d’appui à la gouvernance, en matière d’appui budgétaire, dans le domaine économique où la plupart des plus grande entreprises locales sont françaises (Orange, Total, Bolloré, Castel, etc.), dans le domaine de l’éducation (Lycée Français, nombre de bourses octroyées au profit d’étudiants centrafricains, formation des professeurs…), dans le domaine de la santé (Laboratoire Pasteur, premier laboratoire d’analyses en RCA), dans le domaine culturel (Alliance française de Bangui) et dans de nombreux autres domaines. Ces activités, quoi qu’en pensent les contempteurs de l’action de la France, permettent à l’Etat Centrafricain d’obtenir des ressources fiscales, aux Centrafricains d’avoir des emplois, d’avoir accès à une meilleure éducation ou à des soins de qualité…
Autant de faits objectifs qui permettent à la France d’alimenter régulièrement sa communication sur des actions tangibles. Dès lors que l’ambassade a pu développer une communication positive avec un cadencement suffisamment régulier pour créer l’évènement et obliger ses détracteurs à se positionner par rapport à son action, la contre-communication russe reposant essentiellement sur le dénigrement a d’autant plus perdu de sa force que le propre bilan des Russes est mitigé voire médiocre. Les Russes ne montrant pas d’actions positives, quantifiables et qualifiables à la hauteur de l’engagement français, leur message est devenu moins audible et surtout moins crédible.

 

 


Un point d’équilibre atteint par défaut par la Russie

 


La Stratégie de communication russe a donc failli à trois niveaux et l’a empêché d’atteindre son objectif initial de marginalisation, voire d’éviction de la France.
Une sous-estimation de la réaction française : les Russes ont dans un premier temps développé une stratégie de communication dénigrant brutalement et grossièrement l’action de la France destinée à la mettre rapidement "sur la touche". Un objectif qui semblait d’autant plus accessible a priori que la France a pu donner l’impression par l’évolution de sa politique en RCA de ne plus vouloir nécessairement jouer dans le pays un rôle de premier plan. Malgré ses succès initiaux et dès lors que cet objectif initial n’a pas été atteint du fait de la réaction française, la campagne médiatique antifrançaise a été perturbée et la Russie a dû se placer plus souvent en réaction. Animatrice de cette campagne antifrançaise la Russie est devenue également plus visible. Cette stratégie antifrançaise finit par trouver moins d’écho et par s’essouffler.

 


Une sous-estimation du facteur temps : les mois s’écoulant, la Russie est arrivée au bout de ses possibilités en termes d’effet de surprise et de nouveauté. En arrivant en RCA, les Russes ont beaucoup dénoncé, beaucoup promis ou laissé accroire qu’ils feraient. Leurs actions, maintenant que l’effet de surprise est passé apparaissent pour ce qu’elles sont : essentiellement cosmétiques. Les Russes sont donc désormais contraints de prouver concrètement l’intérêt pour la RCA de leur engagement ce qui les met dans une position moins facile qu’il y a quelques mois. La Russie qui avançait sans opposition doit maintenant réorienter une partie de ses capacités dans le domaine de la communication pour réagir et prouver concrètement qu’elle mène une politique positive pour la RCA.
Des résultats politiques décevants : dans le domaine sécuritaire - qui constitue l’axe d’effort principal de la Russie en RCA - les résultats sont également décevants. Après l’annonce spectaculaire de la signature de l’accord de Khartoum puis de celui de Bangui le 6 février 2019, les résultats tardent à se traduire en actes concrets. La mise en œuvre de l’accord, dont se prévaut la Russie et pourtant soutenue par la communauté internationale est chaotique. Pire, les groupes armés qui se sont vu accorder une reconnaissance et dont les chefs ont eu accès à des responsabilités institutionnelles jouent maintenant sur deux tableaux : ils ont accès à certaines prébendes du pouvoir tout en continuant de freiner le retour de l’administration, de rechigner au déploiement des FDS et à lever des taxes sur la population soumise à leur autorité. Enfin, le PR Touadéra, dans la perspective de la future élection présidentielle (1er tour en décembre 2020) semble vouloir attirer dans l’orbe de son Mouvement Cœurs Unis (MCU) les chefs rebelles pour garantir sa réélection. Il en résulte une grande frustration de la population qui le soutenait, qui a le sentiment d’être la victime d’un marché de dupe et qui se demande si l’intervention russe, loin d’avoir réglé la crise, n’en a pas complexifié sa résolution et créé les conditions d’une nouvelle crise à venir qui pourrait être plus dure encore.

 


Une réorientation de la politique russe vis-à-vis de la France vers un mode plus collaboratif
Dans le contexte décrit, la Russie est maintenant dans une position plus fragile qu’il n’y parait et a besoin de mettre en place une politique plus collaborative avec la France, en particulier, qui dispose d’une vraie crédibilité et de capacités d’action en RCA qu’elle n’a pas.


C’est en ce sens qu’il faut analyser une recherche de plus d’honorabilité diplomatique de la part des Russes qui se traduit, vis-à-vis de la France, par un réchauffement affiché des relations depuis la prise de fonction de l’ambassadeur Vladimir Titorenko à Bangui le 1er mars 2019. Ce dernier cherche à présenter son pays comme une puissance positive, désireuse d’entretenir des relations normales avec les autres puissances agissantes - dont la France - et se félicite des actions mises en œuvre par les différents partenaires et institutions œuvrant au relèvement du pays.

 


En ce qui concerne sa communication, la Russie qui voit aussi son action critiquée se pose – comme la France – en victime des mauvais agissements des médias centrafricains. Elle calque sa riposte sur celle de la France en agissant auprès des médias et du Haut conseil de la communication (HCC). Elle exige la publication de droits de réponse et demande la condamnation de certaines publications.

 


De manière très concrète, la baisse du nombre d’articles antifrançais est flagrante et surtout, pour le moment, on constate l’absence "d’Affaires" aussi virulentes qu’avaient pu l’être "l’Affaire Raineteau" ou "l’Affaire du doigt coupé". Néanmoins, le "bruit de fond" antifrançais reste important et même s’il n’est pas possible de l’imputer exclusivement à la Russie, on voit bien que la Russie a ajusté sa stratégie. Elle entretient toutefois une pression médiatique suffisante sur la France pour pouvoir reprendre en virulence instantanément (sa capacité de réaction et son opportunisme sont avérés).
A la critique tous azimuts de la France fait place maintenant une tentative de "canaliser" son action vers certains domaines (éducation, justice…) tandis que la Russie s’occuperait de sécurité. Un partage des tâches qui semble être désormais l’objectif immédiat de la Russie en RCA comme s’en faisait récemment l’écho Sputnik

 

 

CONCLUSION

 


Force est de constater en analysant leur stratégie de communication en RCA, que les Russes y ont consacré beaucoup d’efforts et de moyens pour des résultats mitigés :
Si l’objectif était de marginaliser la France voire d’obtenir son départ, ce résultat n’a pas été atteint. Au contraire, la France a regagné une position centrale dans le règlement de la crise et les Russes ont besoin de son appui pour la mise en œuvre des accords qui, s’ils ont été inspirés en partie par la Russie, ne sont pas, en particulier, financés par cette dernière.

 


S’il s’agissait d’obtenir l’adhésion des Centrafricains à la politique menée par la Russie en RCA, après un enthousiasme initial, la désillusion est là : peu de réalisations concrètes et des Centrafricains qui tardent à en voir le bénéfice pour leur vie quotidienne et leur sécurité mais qui voient bien, en revanche, comment la Russie tente de s’accaparer les richesses du sous-sol centrafricain.

 


Même la signature l’accord de de paix du 6 février 2019 que les Russes présentent comme leur Grand œuvre et dont ils aimeraient se voir reconnaitre internationalement l’entier mérite n’est pas la réussite éclatante qu’ils avaient promis : plusieurs membres signataires de l’accord refusent de l’appliquer, des troubles meurtriers se poursuivent dans certaines villes du pays et l’administration centrafricaine peine à se déployer à l’intérieur du pays. En termes sécuritaires, qu’il s’agisse de l’entrainement ou de l’équipement des FDS, la plus-value apportée par la Russie par rapport à l’action des autres partenaires de la RCA, qu’il s’agisse de la France, d’EUTM ou de la MINUSCA n’est pas démontrée.

 


L’examen des conclusions du sommet de Sotchi Russie-Afrique qui s’est terminé le 24 octobre dernier et qui aurait pu être l’occasion pour la Russie de faire aux Africains des annonces concrètes signant une politique ambitieuse ne dément pas l’analyse qui est faite dans ce document : derrière le succès de l’affichage médiatique les déclarations russes restent imprécises, sans calendrier clair et les quelques annonces concrètes sont étiques. L’appel des présidents africains pour un engagement de la Russie dans la lutte contre le terrorisme dans le Sahel n’a apporté qu’une réponse vague. Dans le domaine économique, la Russie annonce vouloir doubler le volume des échanges commerciaux avec l’Afrique qui était en 2018 de 20 milliards de dollars (dont 40% avec la seule Egypte et largement représenté par de l’armement ) d’ici 5 ans. 20 milliards de dollars, c’est 2,5 fois moins que la France seule,10 fois moins que la Chine et 14 fois moins que l’Europe.

 


Malgré tous les efforts de communication des Russes pour glorifier leur action et salir la réputation de pays tels que la France, le masque tombe. Le 30 octobre dernier, soit une semaine après la fin du sommet de Sotchi, Facebook annonçait le démantèlement d’une opération de désinformation russe en Afrique. Les comptes, pages et groupes concernés, étaient générés par les fameuses ʺusines à Trollsʺ russes de Prigojine.
Finalement, l’action des russes apparait plus anti-Occident que pro-Afrique et ne générant pas d’améliorations notables dans le quotidien des Centrafricains. La manipulation de l’information, le dénigrement de la France, les coups etc. mis en œuvre par les Russes en RCA ne font pas une vraie politique. A cet égard, l’exemple de la Centrafrique doit donc être regardé pour ce qu’il est : la tentative russe de masquer ses faiblesses en misant sur une stratégie de communication forte et finalement improductive.
Encart : les « Affaires »

 

Les "Affaires" mobilisent sur une courte période toute la thématique antifrançaise et concentrent la critique sur un évènement particulier. On peut distinguer les "Affaires d’opportunités" qui saisissent l’occasion de nuire à la France par une campagne médiatique pilotée, intense et très ciblée et les "Affaires planifiées" qui profitent d’un évènement prévisible pour orienter la communication sur le sujet de manière à nuire à la France.

 


Ex : "l’Affaire Ngaïssona" du nom d’un leader anti-balaka et patron du football centrafricain, arrêté en France transféré le 23 janvier à la Cour pénale internationale. Une affaire dont la France n’est pas responsable mais qui est présentée de telle sorte que la France déloyale etc. en devient l’instigateur.
Ex : "l’Affaire du doigt coupé", la révélation par RFI le 21 janvier 2019 d’une enquête de l’ONU « sur des tortures par des hommes armés russes » commises sur un Centrafricain qui a fait l’objet d’une réaction russe à la fois très rapide et élaborée qui la voit développer une communication réactive ayant pour objectif de se dédouaner localement des exactions commises et de désigner la France comme étant responsable des actes de torture et d’avoir organisé une opération pour nuire à la Russie.
 Ex : "l’Affaire Raineteau", du nom de ce consultant accusé d'avoir soutenu la Seleka, et surtout de s’être impliqué dans l'attaque meurtrière contre l'église de Fatima à Bangui (01-05-2018). Qualifié par les médias centrafricains de ʺmercenaireʺ, de ʺterroristeʺ, ou de ʺgénocidaireʺ, il est également présenté comme un agent des services francais (nom de code ʺAlphaʺ) ayant eu pour mission de déstabiliser en RCA qui a permis d’orchestrer une campagne contre les "barbouzeries" françaises en rattachant l’affaire à la thématique de la France qui complote contre la RCA.

 


 Ex : "l’Affaire MOCAF", en janvier 2019, un nouveau DG français est envoyé à Bangui pour relever une société exsangue qui avait été gérée avec laxisme et qui subissait différents trafics. La réorganisation conduit à des grèves et des blocages du site et des pressions sur le DG pour revenir au statut quo ante. Une campagne de presse diffamatoires est lancée dans les médias centrafricains qui présentent abusivement la MOCAF comme la « brasserie nationale » (alors que la société est à 100% privée et appartient au groupe français Castel) que la France voudrait tuer. Une situation instrumentalisée pour être ramenée à un complot français contre le régime et au maintien d’une RCA sous-développée pour satisfaire la volonté prédatrice de la France.

 

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Titre : LES LIMITES DE LA STRATÉGIE DE COMMUNICATION RUSSE EN RCA
Auteur(s) : LCL Florent HIVERT
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