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Lyautey, un vrai colonial ?

Revue militaire générale n°54
Histoire & stratégie
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Agrégée et docteur en histoire de l’Université Paris-Sorbonne, Julie d’Andurain est professeur en histoire contemporaine à l’Université de Lorraine (Metz).

Spécialiste des questions de conflits particulièrement en situation coloniale, Julie d’Andurain s’intéresse aux phénomènes guerriers des XIXe  et XXe  siècles selon plusieurs axes : une approche  RETEX qui permet d’aborder le champ tactique, une approche historienne classique afin de recomposer des parcours professionnels et une approche plus large, type « War Studies », qui autorise une ouverture à d’autres sciences humaines.


En traçant le portrait de Lyautey, Madame d’Andurain nous montre comment l’ouverture d’esprit et le rejet du conformisme de son époque ont permis au maréchal de déterminer les contours d’une pensée profondément originale devenue au fil du temps l’incarnation de la pensée coloniale française.

Comme chacun le sait, le général Lyautey n’était pas un colonial. Issu du corps de l’état-major puis affecté dans la cavalerie, il n’avait pas été séduit par l’infanterie de marine ou l’artillerie de marine à sa sortie de Saint-Cyr. Non seulement il n’était ni marsouin ni bigor, mais il n’a jamais célébré particulièrement les troupes de marine en tant que telles. Pourtant, aujourd’hui, Hubert Gonzague Lyautey - ce « métro » - apparaît non seulement comme le fidèle adjoint du général Gallieni, mais surtout comme l’un des grands maîtres de la pensée coloniale. Il est même l’un des rares officiers français à avoir su faire, dans le sillage de son maître, la synthèse de l’ensemble des traditions venues d’Asie et d’Afrique.

Dès lors, il convient de se poser la question si ce n’est pas précisément ce parcours atypique et extérieur qui lui aurait permis d’avoir un regard neuf, plus distancié et surtout plus clair - on dirait aujourd’hui « out of the box » - sur les besoins de l’institution militaire en général et sur ses besoins aux colonies en particulier.

Nous ne nous attarderons pas sur son parcours militaire, connu de tous, mais nous allons chercher à déterminer les contours de cette pensée profondément originale, devenue au fil du temps l’incarnation de la pensée coloniale française, pour nous demander si, au fond, Lyautey ne s’est pas toujours situé bien au-delà d’une pensée coloniale. Il avait d’emblée une vision globale du monde qui le portait à regarder au-delà de son milieu, de son cercle de pensée et de son univers professionnel, gage d’une ouverture d’esprit célébrée encore unanimement aujourd’hui.

 

Un « homme du dehors »

Du fait d’une enfance difficile sous le signe de la maladie, Hubert Lyautey s’est forgé très tôt un caractère qui le porte à juguler son anxiété par l’action. Issu d’un milieu élitiste et exigeant vis-à-vis de lui-même, il a le sentiment de vivre dans un monde imparfait, fait de petitesse et de médiocrité. À l’instar de nombreux jeunes gens passés par les casernes, il en prend surtout conscience lors de son passage à Saint-Cyr où il supporte assez mal la vie de garnison, une vie où on ne demande pas de raisonner, mais simplement d’obéir. Cela ne l’empêche pas de sortir de l’École spéciale militaire à un rang brillant (29e  sur 281) qui lui ouvre les portes de l’École d’état-major, mais il souffre constamment de l’étroitesse d’esprit de ses compatriotes. Il se distingue par sa manière de vouloir accoucher d’une société nouvelle, sa façon de vouloir comprendre les évolutions, les digérer pour mieux s’y adapter.

Par son article fameux « Du rôle social de l’officier » publié à la Revue des Deux mondes en 1891, il pose la question conjoncturelle du rôle du service militaire universel, mais plus fondamentalement celle d’une jeunesse étudiante, fort peu nombreuse et très privilégiée, appelée à devenir l’élite de la nation dans un nouveau système républicain qu’il tente d’apprivoiser. Au fond, dans ce texte où il ne parle jamais que de lui-même, il expose déjà sa vision d’un monde nouveau - la République - où une élite, cultivée et éduquée, doit prendre en charge l’ensemble de la société à travers des structures mises en place par le gouvernement. Mais sur la question des casernes qui l’intéresse alors, sur la nécessité de construire des bâtiments accueillant les soldats, sur la capacité à forger une vie de quartier qui ne soit pas abrutissante pour les hommes, il se heurte à la brutalité administrative, au règlement qui interdit de proposer des solutions innovantes. Estimant que la République sera probablement moins guerrière que la monarchie mais considérant qu’elle aura de toute façon charge d’âmes, il propose une nouvelle façon d’agir - dans la paix, dans une position défensive en métropole ou dans un projet pacificateur outre-mer - de façon à permettre à cette jeunesse à laquelle il appartient et dans laquelle il se reconnaît, une nouvelle façon d’agir, une nouvelle façon d’être au monde.

 

Dans ce cadre, sa décision de partir loin d’une métropole qui l’étouffe progressivement, d’une armée qu’il juge « désœuvrée, routinière et ligotée », constitue l’un des grands moments de sa vie. Il ne s’agit pas seulement de sa vie personnelle, mais d’un contexte plus global où il observe un pays divisé par l’affaire Dreyfus, divisé par la manière d’accueillir l’héritage de 1789, divisé sur la question religieuse, alors même qu’il rêve d’une union autour d’un projet commun pour préparer la prochaine bataille contre l’Allemagne. Se regardant déjà comme un « homme du dehors », il décide de faire de l’action son mode de vie et adopte pour devise le vers de Shelley « la joie dans l’action ». En fait, l’action est aussi un moyen de ne pas penser, ou de ne pas trop penser, pour ne pas voir un monde qu’il juge hideux, décadent, peu intéressant. Prêt pour l’école du plein air et « pas blasé des grandeurs », il part à la fin de 1894 à la découverte d’un vaste monde sur lequel la France a commencé à marquer son empreinte. Très rapidement, son expérience auprès du colonel Gallieni au Tonkin le comble de joie. Non parce qu’elle lui permet de faire la guerre, mais parce qu’il découvre avec lui et d’autres officiers, tel Théophile Pennequin (1849-1916) le futur porte- drapeau de la « force jaune », ainsi qu’avec une partie des administrateurs, leur capacité d’adaptation, de transformation, de construction d’un monde complètement nouveau.

 

Un « solutionniste »

Pour partager ses sensations, le lieutenant-colonel Lyautey écrit beaucoup à ses proches, faute de pouvoir faire mieux avec sa vie en brousse. Ses lettres ayant un grand succès, elles dépassent bientôt le cadre strictement familial pour pouvoir circuler au sein d’un groupe s’élargissant sans cesse. Envoyées à une collectivité d’intimes, ses « lettres omnibus » circulent ensuite entre les mains d’un réseau d’amis tels Eugène Melchior de Vogüé, académicien  et homme politique tout comme Albert de Mun son mentor, Émile Boutmy le fondateur de l’École des sciences politiques, et tant d’autres. Ce faisant, Lyautey montre qu’il a déjà clairement conscience du rapport étroit existant entre l’armée et l’université, de la nécessité de lier constamment la plume à l’épée, gage de force et de confiance réciproque entre les deux institutions, l’une étant complémentaire de l’autre, mais il est tout aussi ouvert vis-à-vis de l’industrie, considérant qu’elle abrite, comme l’armée, des potentialités d’action.

 

Dans ses confidences épistolaires, il se définit très vite comme un « solutionniste ». Que veut-il dire par là ? Après avoir quitté la France pour le Tonkin, dégoûté par les carcans administratifs métropolitains, il découvre l’Indochine en assurant l’intérim du chef d’état-major du général Duchemin (1837-1907), commandant le corps d’occupation. Immédiatement plongé au cœur des besoins du territoire, au contact immédiat avec le monde politique, en particulier le gouverneur Lanessan (1843-1919) aussi peu orthodoxe que lui, son expérience tonkinoise le comble et élargit ses horizons. Avec une vision surplombante, émerveillé, il découvre qu’un administrateur, fût-il d’une orientation politique différente de la sienne, peut se permettre d’avoir une vision du monde « désempêtrée des règlements, abordable ». La rencontre avec le colonel Gallieni en décembre 1894 achève de le convaincre qu’aux colonies il existe une dynamique à nulle autre pareille, un nouveau monde qui peut devenir le territoire rêvé des anti formalistes.

« Féconder » ce nouveau monde devient rapidement son principal leitmotiv. Il est aidé dans sa démarche par le colonel Gallieni (1849-1916), de cinq ans son aîné, qui dispose déjà d’une expérience coloniale considérable et variée, par le capitaine Louis Loyseau de Grandmaison (1861-1915) qui lui raconte sa vision de la colonisation, forme nouvelle de la conquête romaine où l’activité principale réside davantage dans la construction de villes, à l’instar des pionniers d’Amérique. Frappé par l’intensité des créations mises en place dans les territoires militaires où les colonels disposent de pouvoirs absolus, il est totalement conquis par ces officiers d’Asie qu’il appelle des « officiers-farmers », par leur volonté de créer un monde nouveau. Sur les confins militaires qu’il ne tarde pas à découvrir avec eux, les principes fondateurs du gallienisme sont déjà en train de se forger au sein d’un tandem identifié et reconnu. La « tactique Gallieni-Pennequin » a posé le principe de la « tache d’huile », la progression lente de la pacification qui fait avancer simultanément la construction des routes, des télégraphes, des marchés, les concessions européennes et indigènes. Lui, qui n’a pas de mots assez durs pour critiquer la méthode de colonisation de l’Algérie, reconnaît que Gallieni et Théophile Pennequin ont mis au point une méthode qui est « du meilleur Bugeaud », projet qui permet tout à la fois d’assurer la domination des Français tout en envisageant sereinement le transfert de compétences vers les élites locales.

 

Penser le leadership

Cette « vie du dehors » l’enthousiasme car même s’il reconnaît que les questions de personnes priment sur tout autre chose à Hanoï, l’éloignement avec la métropole repousse très loin les rivalités d’uniformes, « l’esprit de bouton », les questions des administrations et de bureaux, autre forme de l’esprit mandarinal, tout système que Lyautey qualifie «d’obstructionniste  ». S’imaginant tout à la fois soldat, bâtisseur, pionnier, il se perçoit comme un créateur. « Une colonie, c’est une entreprise » écrit- il au vicomte de Vogüé et « il ne suffit pas d’être un militaire pour la féconder ». Très vite, il arrive à l’idée que l’important n’est pas d’être militaire ou civil, mais de construire. Le « right man in the right place », expression fameuse dans le registre verbal de Lyautey, n’est pas plus militaire que civil. Il s’incarne dans le « colonial » autrement dit celui qui est capable de n’avoir aucun «esprit de bouton », qui construit, organise, pacifie et rassemble.

 

Après un an de présence au Tonkin, sa profession de foi est déjà en grande partie aboutie. S’il s’inspire à l’évidence des instructions et des résultats du colonel Gallieni, en particulier sur les territoires militaires jugés être la meilleure formule pour mettre au point la pacification telle qu’il la perçoit, il a renoncé au transfert de compétences aux élites locales. En revanche, s’appuyant sur l’idée que l’action politique doit engerber l’action militaire, il estime urgent de forger un corps de fonctionnaires stables pour les colonies. Dès l’été 1896, il réfléchit à une nouvelle formule coloniale  :

« un cadre d’officiers de territoires militaires tel qu’il existe en Algérie et surtout au service des renseignements de Tunisie » stabilisé et spécialisé par la maîtrise des langues comme il l’a vue à l’œuvre dans le cadre colonial britannique.

Avec son article du « rôle colonial de l’armée » publié en 1900 de nouveau à la Revue des Deux mondes,  le lieutenant-colonel Lyautey effectue la synthèse des projets de tous les coloniaux. D’une part, il propose aux futures « troupes coloniales » sur le point d’être mises sur pied par la loi de juillet 1900 un programme politique de grande ampleur destiné à répondre aux enjeux de la campagne de Chine ; d’autre part, il trouve une sorte de modus vivendi entre les deux régimes - civil et militaire - qui ne cessent de s’opposer aux colonies. Il propose un système dans lequel le chef puise indifféremment en fonction de ses besoins, dans un vivier de personnel, selon sa formule préférée « the right man in the right place » qui seul autorise l’action là où elle est nécessaire. Par ce texte, il montre que sa doctrine coloniale est immuable car elle n’est d’aucun pays ni d’aucune coterie. Elle transcende tous les débats précédents pour proposer une voie souple autorisant l’action.

La pensée du colonel Lyautey telle qu’elle est formulée en 1900 est en réalité moins coloniale qu’on ne l’a dit. Il ne pense pas la « colonie », c’est-à-dire les territoires isolés les uns par rapport aux autres comme le font nécessairement les colons enfermés dans leurs colonies respectives. Passé par le Tonkin, sur le point de partir à Madagascar, il a déjà saisi que sa méthode doit être adaptable partout où la France devra aller. Ce n’est donc pas une pensée coloniale stricto sensu, mais une pensée globale qui raisonne en termes de puissance et d’influence. L’essentiel de sa réflexion est mû par un principe politique : celui d’assurer la grandeur de la France. Dans son esprit, l’action coloniale n’est jamais que l’un des moyens du rayonnement extérieur de la France.

 

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Titre : Lyautey, un vrai colonial ?
Auteur(s) : Madame Julie d’ANDURAIN
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