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Pour pratiquer l’art de la guerre, faut-il manger des madeleines?

cahier de la pensée mili-Terre
Histoire & stratégie
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Napoléon est l’un des maîtres intemporels dans l’art de la guerre. Au-delà de ce parallèle formel, les officiers peuvent-ils s’inspirer de l’aphorisme de l’empereur en le confrontant à d’autres regards sur la réminiscence? le Chef d’escadrons Christophe Maurin propose d’esquisser quelques pas sur cette voie, en considérant des perspectives offertes par la psychologie, la philosophie et la littérature.

 

«L’inspiration n’est, le plus souvent, qu’une réminiscence»

Napoléon


Dans  la  part  d’inconscient  qui  recèle  les  plaisirs  et  souffrances  de  nos  années lycéennes, il n’est pas impossible que le terme de réminiscence renvoie à la découverte d’une œuvre majeure, celle de Marcel Proust. En effet, «À la recherche du temps perdu» est le plus souvent étudié par le biais de l’expérience du retour des souvenirs enfouis du narrateur. La première de ces résurgences est la plus fameuse: la dégustation d’une madeleine trempée dans le thé, qui provoque d’abord un bien-être psychique inexplicable, avant que n’affleurent les images de l’enfance à Combray.

Proust, prix Goncourt en 19191, a rejoint le firmament des écrivains. Napoléon est l’un des maîtres intemporels dans l’art de la guerre. Au-delà de ce parallèle formel, les officiers peuvent-ils s’inspirer de l’aphorisme de l’Empereur en le confrontant à d’autres regards sur la réminiscence? Nous proposons d’esquisser quelques pas sur cette voie, en considérant des perspectives offertes par la psychologie, la philosophie et la littérature. Dans ce cheminement, nous conserverons notre cap militaire en nous appuyant sur le premier chapitre du cours du Maréchal Foch sur les «Principes de la guerre»2.

La psychologie moderne emploie la réminiscence comme une thérapie (la relecture de vie), ce qui peut se comparer à l’analyse après action (3A) pratiquée dans les armées pour tirer les enseignements d’un exercice. Elle donne au chef une vision rétrospective éclairant le contexte et les raisons d’une décision, ce qui lui permettra d’affiner son jugement et d’accroître ses ressources personnelles pour affronter plus tard une situation réelle. C’est, en quelque sorte, la démarche de Foch, qui propose de s’appuyer sur l’histoire militaire pour conduire son enseignement au profit des officiers.

En contrepoint, Freud porte un regard plus clinique sur la réminiscence, qu’il considère comme un mécanisme de l'hystérie3. Il décrit la façon dont un souvenir traumatique peut marquer le psychisme et provoquer des pathologies névrotiques. «Les images s'imposent à notre esprit, avec une tonalité qui peut être poétique ou mélancolique, mais néanmoins fréquemment teintée de plaisir. Nous vivons alors passivement le flux des idées en nous […]. Ajoutons qu'une réminiscence se change aisément en une fabrication pure et simple»4. Cette acception doit prévenir les chefs militaires contre la fascination excessive pour le passé, l'enfermement dans l'historicisme, la croyance que l'histoire se répète ou que l'expérience vécue est bonne par elle-même, en tout temps et tout lieu. Foch le souligne également: «À la guerre il n'y a que des cas particuliers; tout y est affaire d'espèce, rien ne se reproduit».

Un détour plus approfondi par la philosophie nous permet de rejoindre l’auteur des «Principes de la guerre» dans sa fibre de théoricien. Chez Platon5, la réminiscence est la trace qu’ont laissée les idées éternelles dans notre âme avant son incarnation, son enfermement dans le monde sensible. Cette conception, si l'on s'affranchit de la discussion sur la métaphysique platonicienne, nous éclaire sur le rapport que nous pouvons entretenir avec la théorie de la guerre. Elle consiste à rechercher l'ordre supérieur dissimulé dans le chaos des apparences immédiates; en l’occurrence, les grands principes qui peuvent guider la prise de décision du chef, évoqués par Foch lorsqu'il affirme que «l'art de la guerre, comme tous les autres arts, a sa théorie, ses principes». L'étude de cas concret ou la méthode comparative trouvent dès lors tout leur sens pour effectuer la remontée aux sources de l'art. Cela nécessite une pédagogie adaptée: la maïeutique, c’est-à-dire la technique qui consiste à bien interroger une personne pour lui faire exprimer – accoucher selon l’étymologie6 – des connaissances. On en trouve le reflet dans les techniques de planification opérationnelle toujours en vigueur dans les armées, caractérisées par une série de questionnements. Mais n’est- ce pas une forme d’enseignement qu’il conviendrait de renforcer dans la formation militaire pour inciter davantage à la prise de position personnelle et prévenir le conformisme? Cela serait d’autant plus le cas que la maïeutique ne permet que de formuler des connaissances, mais que leur ordonnancement reste affaire de raisonnement et de caractère, facultés qu’il convient de développer en parallèle.

Aristote a également traité de la réminiscence7. Comme Platon, il estime qu’il s’agit du rétablissement d'une connaissance détenue par la mémoire, mais qui ne se présenterait pas immédiatement à la raison. Toutefois, il se distingue de la théorie des idées platonicienne. Selon lui, la connaissance est accessible non seulement par la raison mais aussi par les impressions sensibles, dont la mémoire conserve l’empreinte. Foch semble d’ailleurs opter pour cette école en mettant l’accent sur la prise en compte des faits: «À la guerre, il n’y a qu’une manière d’aborder, de regarder les questions, c’est la manière objective». Quelle conséquence cette conception a-t-elle sur le processus de réminiscence? Pour Aristote, celui-ci repose à la fois sur une démarche rationnelle inductive et sur le caractère sensible des connaissances détenues par la mémoire; par exemple, se souvenir volontairement de tel lieu permet de se rappeler ce que l’on y a entendu. Ce dernier point est particulièrement intéressant pour la pédagogie. Il met en évidence l’influence des conditions matérielles dans lesquelles est conduite l'instruction. Cette notion de lien quasi consubstantiel entre connaissance et expérience sensible est à l'origine des techniques de gestion mentale, telles que celles développées par Antoine de la Garanderie8 et confortées récemment par les neurosciences. Appliquée à l'enseignement de l'art de la guerre, cette approche encourage évidemment à pratiquer l'étude historique sur le terrain, ou staff ride, et le combat cadres9. Elle renforce également l'intérêt d'une des spécifications des futurs véhicules du programme SCORPION, qui consiste à utiliser les engins eux-mêmes pour conduire des séances d'entraînement par simulation: les équipages seront donc immergés dans un environnement physique identique à celui qu'ils connaîtront en situation réelle, leur offrant des points d'ancrage mémoriels directement exploitables. Est également soulignée l'importance d'user de toute la palette des sensations. Au pédagogue de se montrer inventif pour incarner son enseignement par le ton de sa voix, par sa posture, par la richesse des supports et aides qu'il emploiera; et méfiance envers la saturation sensorielle, notamment à coups de médias audiovisuels. Enfin, ne concluons pas hâtivement que le seul enseignement militaire qui vaille serait celui qui «rentre par les pieds» ou qui s'effectue «sur le tas». Plus subtilement, pour les parties les plus théoriques de la formation, veillons à ce que nos écoles et salles de cours soient marquées par une identité visible propre à s'imprimer dans les mémoires: cultivons l'esprit des lieux. Que dire, par exemple, de l'impersonnel amphithéâtre Foch de l'École militaire, où ne veillent pas même un portrait ou un buste du vainqueur de 1918? Quel contraste avec la richesse du grand amphi de la Sorbonne qui manifeste bien l’ambition de cette institution universitaire!

Ce retour vers le concret nous rappelle que le propos de Foch «ne vise pas à un résultat platonique d'érudition. [...] Au-delà du savoir, il vise le pouvoir»; donc, il vise non seulement le passage à la pratique, mais également, puisqu'il s'agit d'un art, l'aptitude à appliquer des principes dans des circonstances changeantes pour y créer une œuvre toujours singulière, la décision du chef. Dès lors, le croisement avec la réminiscence en littérature offre une intéressante perspective. Le surgissement des souvenirs enfouis suscité par une expérience sensorielle est devenu emblématique de l'œuvre de Marcel Proust: la madeleine trempée dans le thé, le tintement d'un verre, la sensation des pavés disjoints de la cour de l'hôtel de Guermantes ou celle d'une serviette empesée. Autant d'épisodes qui font écho à l'importance du sensible chez Aristote, de même que l'état psychique qu'ils entraînent chez le narrateur peut être mis en lien avec l'analyse de Freud. Mais Proust ne se cantonne pas à cette expérience intérieure. D'abord subie et appréciée pour elle-même dans «Du côté de chez Swann», elle devient source d'inspiration et d'expression dans «Le Temps retrouvé»; au reflux des sensations et des souvenirs succède l'élan artistique. C'est, en quelque sorte, le bond de l'acquis vers la création originale.

Le parallèle entre l'œuvre du fragile dandy parisien et l'enseignement du lieutenant- colonel d'artillerie professeur de l'École de guerre peut sembler osé. Mais ce saut créatif, ce passage de l’idée à l’action, cette transformation des acquis en décision singulière, n'est-ce pas ce à quoi Foch cherche à former les officiers, contre le dilettantisme, le positivisme ou le formalisme? Lui-même constate qu’«il y a loin de cette conception [scientifique] à la faculté précieuse qui permet de faire des connaissances militaires acquises la base de nos résolutions». On objectera que la méthode rationnelle prônée par Foch pour franchir le pas n'a que peu à voir avec un thé en compagnie de Marcel Proust. C’est oublier que celui-ci a forgé son style sur les exigeants «Mémoires» de Saint-Simon. Son œuvre n’est pas apparue spontanément, elle est née d’une longue plongée dans les tourments de son âme. Le sommet de l'art qu’il a atteint nous fait prendre pour naturel et évident ce qui est le résultat d'un patient labeur. En cela, n'est-il pas comparable à Napoléon déclarant: «Ce n’est pas un génie qui me révèle tout à coup, en secret, ce que j’ai à dire ou à faire dans une circonstance inattendue pour les autres, c’est la réflexion, la méditation»10. Pour paraphraser une maxime de la doctrine catholique11, nous ne faisons donc rien de nouveau que nous ne nous soyons transmis à nous-mêmes. Pour que les officiers pratiquent la guerre comme un art, il leur revient de vivre dans l’intimité de leur discipline, de la fréquenter sous tous ses aspects, d’aller au-delà de la posture contemplative, mais aussi d’un savoir-faire acquis sur le terrain qui restera toujours partiel et contingent. C’est ce que recommande Foch lorsqu’il cite Moltke l'Ancien: «Il est clair que des connaissances théoriques ne suffisent pas [...]; il faut le développement libre, pratique, artistique des qualités de l'esprit et du caractère, basé [...] sur une culture militaire préalable et guidé par l'expérience, soit celle que l'on tire de l'histoire militaire, soit celle que l'on peut acquérir dans sa propre existence». Nous attendons de notre formation, de nos parcours et de nos organisations qu’ils créent les conditions de cette accoutumance à la guerre. Mais nos efforts personnels et notre style de commandement reflètent-ils toujours cet exigeant impératif?

La réminiscence, invoquée par Napoléon comme fondement de son génie, consiste donc d’abord à laisser s’infiltrer et retenir dans nos mémoires des notions et des sensations liées à l’art de la guerre, captées dans les champs les plus divers. C’est, ensuite, la capacité à les ordonner. Enfin, il s’agit de ménager, par des exercices réguliers, des accès entre ce capital accumulé et notre conscience pour qu’il puisse être mobilisé en temps opportun. C’est donc une faculté beaucoup plus développée que la simple acquisition d’un réflexe, et tout l’inverse d’une fulgurance ou d’une forme de divination qui nous serait proprement extérieure.

Foch a publié la première édition des «Principes de la guerre» en 1903. Depuis, l’ouvrage fait figure de passage obligé dans l’éducation de l’officier français, au risque de passer pour un pensum ou une bible. Pourtant, les détours dans lesquels il nous a accompagnés nous ont ouvert des perspectives, peut-être insoupçonnées, sur la pensée vivante et l’ambition de son auteur. C’est un encouragement à le méditer à la lumière toujours renouvelée de nos expériences et de nos apprentissages. Quant à la question qui ouvrait ces lignes… il n’y a pas de contre-indication!

 

1 Pour «À l’ombre des jeunes filles en fleur»

2 Toutes les citations de Foch sont extraites de Ferdinand Foch, «Des Principes de la guerre», chapitre 1, Économica, Paris, (1903) 2007

3 Freud Sigmund, Breuer Joseph, «Études sur l'hystérie», 2002, Presses universitaires de France, coll. Bibliothèque de psychanalyse

4 Commentaire de Pierre-Henri Castel sur Sigmund Freud, De la psychanalyse. Cinq conférences, http://pierrehenri.castel.free.fr/5conf1.htm

5 Platon, «Phédon», Flammarion, Paris, 1999

6 Le terme de maïeutique serait une référence à Maïa, déesse de l’accouchement et des sages- femmes.

7 Aristote, «De la mémoire et de la réminiscence», dans «Œuvres complètes» (dir. Pierre Pellegrin), Flammarion, Paris, 2014

8 La Garanderie Antoine (de), «Réussir, ça s'apprend», 2013, Bayard Compact, Paris

9 Séance d’étude de cas concret tactique conduite sur le terrain par les cadres des unités élémentaires de l’armée de Terre.

10 Cité par Foch en conclusion du chapitre 1 des «Principes de la guerre»

11 Nihil innovetur, nisi quod traditum est. Rien de nouveau qui n’ait été transmis.
 


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Titre : Pour pratiquer l’art de la guerre, faut-il manger des madeleines?
Auteur(s) : le Chef d’escadrons Christophe MAURIN
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