Rechercher

 
Afficher
 
 
 
 
 

Rechercher

 
Afficher
 
 

Autres sources

 
Saut de ligne
Saut de ligne

Dien-Bien-Phû, l’implacable poids des principes de la guerre 2/2

cahier de la pensée mili-Terre
Histoire & stratégie
Saut de ligne
Saut de ligne

Une bataille entretenue, mais non réellement conduite

Fin décembre, il apparaît donc qu’il n’est plus possible d’éviter la bataille contre l’ensemble du corps de bataille VM à Dien Bien Phû, désormais encerclé et assiégé. Pour autant, une victoire reste tout à fait envisageable, dès lors que l’effort principal du corps expéditionnaire est résolument placé sur la Haute-Région. Or, en janvier, le Général Navarre confirme la priorité stratégique donnée à l’opération ATLANTE.

Le renforcement de la garnison restant conditionné par les capacités de ravitaillement par air, la clé du succès restait une opération complémentaire sur les arrières VM, alliée à une défense vigoureuse du camp retranché (il n’est aucun exemple dans l’Histoire, de place isolée et assiégée et non secourue de l’extérieur, qui ne soit tombée). On a vu qu’elle était envisageable depuis le delta, avec plusieurs groupements mobiles (GM) et un groupement aéroporté (en rendant disponibles certains GM du Tonkin par une relève sur zone par des GM «du Sud» prévus pour ATLANTE, mais considérés de moins bonne qualité que ceux du Tonkin). Une autre possibilité aurait pu être une intervention à partir du Laos, du style de l’opération CONDOR, envisagée trop tard: 2.000 maquisards et 7 bataillons aérotransportés sur les aérodromes du Laos[1]; l’effort aérien nécessaire était antagoniste de l’appui et du soutien de Dien Bien Phû, mais il aurait été envisageable à l’issue de la «bataille des cinq collines» (deuxième phase de la bataille, du 30 mars au 9 avril), alors que le corps de bataille ennemi est «sonné», après des pertes colossales (19.000 tués et blessés), et qu’il va lui falloir se recompléter et se réorganiser.

Surtout, alors que la bataille est engagée, on peut considérer qu’elle va être suivie et entretenue tant bien que mal, mais pas réellement conduite. Les symptômes en sont nombreux, et lourds de conséquences:

  • division et engagement insuffisant du commandement: une animosité croissante entre Navarre, commandant en chef, et Cogny, commandant les forces terrestres du Nord Vietnam, et le souci de se rejeter la responsabilité d’une affaire mal engagée ne facilitent pas la convergence des efforts et va générer une inertie initiale très nuisible: après la perte des deux centres de résistance «Béatrice» et «Gabrielle» (13 et 14 mars), le rôle du commandement aurait du être de «secouer les énergies» sur place et de redonner une impulsion à la défense; or, ni Navarre, ni Cogny ne jugeront utile de se rendre à Dien Bien Phû (les «posers» de jour resteront possibles jusqu’au 17 mars, date à laquelle l’accès à la piste devient très risqué de nuit, puis définitivement compromis à compter du 25 mars). En tous les cas, la désagrégation des deux postulats sur lesquels était conçue la résistance de la base aéroterrestre (ravitaillement par voie aérienne et efficacité déterminante de la contrebatterie française, réduisant rapidement au silence l’artillerie VM) aurait nécessité une reprise en main et une réorientation de la bataille au plus haut niveau côté français.
  • mauvaise économie des moyens dans l’entretien des capacités de défense: le commandement ne va pas se donner les moyens de peser sur la bataille et, en fait, va se cantonner à combler une partie des pertes, sans possibilité de marquer un effort. Ainsi, les renforts parachutés vont être littéralement distillés tout au long de la bataille (le commandant des TAP, le colonel Sauvagnac luttant pied à pied pour ne pas «consommer» tous ses beaux bataillons). Mais que se serait-il passé si, après le choc de la perte des trois centres de résistance Nord, et alors que la DZ d’Isabelle est encore pleinement accessible, on avait parachuté en masse 3 à 4 bataillons, donnant les moyens à la garnison de relancer son action? Dans tous les cas, à partir du 20 avril, la rétraction du périmètre n’autorise plus de largages efficaces tant en personnel qu’en fret logistique: le point culminant de la défense est atteint; il faudrait alors un miracle pour sauver Dien Bien Phû (tel qu’une opération de bombardement massive d’une centaine de B29 américains partant des Philippines, envisagée et même objet de reconnaissances aériennes, mais finalement rejetée par le gouvernement US).
  • bataille aérienne sur les arrières ennemis insuffisamment soutenue: les opérations de bombardement n’ont lieu que de jour, et, la nuit, des dizaines de milliers de coolies réquisitionnés par le VM rétablissent les itinéraires; la base logistique ennemie de Tuan-Giao est régulièrement bombardée, mais la cuvette est très vaste et il faudrait des quantités énormes de napalm pour obtenir un résultat durable: le diagnostic est ici nuancé: manque d’équipages, manque de bombes au napalm (qu’il aurait fallu demander de manière pressante et en urgence aux Américains), mais aussi, peut-être, face à ces deux «points durs», manque d’anticipation.

 

Face à un adversaire à la volonté farouche et engagé dans une action globale d’une remarquable cohérence

Il n’est pas utile de s’appesantir sur l’unité d’action, la clarté des buts de guerre, la foi intransigeante qui caractérisent les cadres VM, animés par une équipe dirigeante inchangée depuis 1945, autant d’éléments qui ne sont pas un des moindres facteurs du succès.

Pour le VM, Dien Bien Phû représente, dès fin novembre 1953, une proie tentante et un enjeu majeur dans une période de négociations, satisfaisant l’idée de manœuvre qui était d’entraîner les franco-vietnamiens à combattre loin de leurs bases. Cet enjeu est toutefois assorti d’une prise de risques majeure qu’il va falloir maîtriser, à partir, d’une part, d’une mobilisation «populaire» impressionnante et, d’autre part, d’une accélération brutale de l’aide matérielle chinoise.

En engageant son corps de bataille quasi entier (à l’exception de la division 320, étrillée à «Mouette» et de la 325, affectée au Centre Annam) dans une bataille de très haute intensité, à près de 400 km de ses bases, Giap rompt avec le principe militaire VM de n’engager une forte partie qu’à coup (pratiquement) sûr.

*Le premier défi, d’ordre logistique, va consister à aménager (puis à rétablir systématiquement, toutes les nuits) 500 km de pistes et construire 80 km de route par la mobilisation de 75.000 coolies. Sur ces itinéraires va circuler une noria ininterrompue de 500 camions Molotova et de 30.000 bicyclettes chargées à 200 kg. Grâce aux livraisons chinoises, 20 jours de combat sont ainsi stockés à Tuan-Giao (y compris pour l’artillerie).

*Le deuxième défi était celui de l’artillerie, posé en fait en problèmes successifs: sa constitution et son acheminement sont réglés par l’aide chinoise (les camions Molotova, les pièces de 105 et de DCA); Giap va ainsi disposer de 24 pièces de 105, de 16 pièces de 120, de 18 pièces de 75 et de 80 canons de 37mm[2]. Sa mise en place au-delà des contre-pentes, pour tirer sur la cuvette, va donner lieu à un effort légendaire, les pièces étant tirées «à bras d’homme» sur les pentes couvertes de jungle, puis placées dans des galeries profondes creusées à travers les collines. Son invulnérabilité à la contrebatterie sera garantie par ces alvéoles profondes, camouflées, très espacées et complétées par 4 à 5 fausses positions par pièce.

Le dernier «ingrédient» nécessaire à la victoire tient à une infanterie quasi-fanatisée et en surnombre écrasant, le tout étant porté par une mobilisation et un enthousiasme populaires immenses, incontestables…Ces hommes savent qu’ils vont sûrement mourir, mais ils sont sûrs de leur victoire…

Parallèlement, toutes les unités régionales du Tonkin vont déployer une activité offensive très forte, et la division 325 et les régionaux du Sud vont successivement mener une offensive coupant le Moyen-Laos, puis une offensive sur les hauts-plateaux d’Annam, de manière à fixer le maximum de réserves potentielles françaises (ce sont ainsi, au total, 80.000 hommes de plus qui vont faire pression sur les positions franco-vietnamiennes). On a bien ici l’illustration d’une concentration absolue des efforts vers un objectif unique, dans un choix d’économie des moyens intégralement tourné vers le succès à Dien Bien Phû, en bénéficiant de la liberté d’action qu’offre le contrôle, désormais non disputé, de la région joignant la frontière de Chine et le Laos par la RP 41. On peut y rajouter une analyse optimale des vulnérabilités françaises, dont une des principales restera l’entassement des blessés (Giap choisira délibérément de frapper toutes les EVASAN, comptant sur le poids que représenteraient des milliers de blessés, ajouté à la «plaie» psychologique de cette réalité quotidienne pour la garnison)[3].

 

Au niveau tactique, un cafouillage initial du a une économie des moyens contestable et a une impréparation de l’imprévu

Comme on le sait, la bataille démarre mal, avec la chute des 3 centres de résistance couvrant la piste d’aviation, entre le 13 et le 17 mars. «Béatrice» et «Gabrielle», en particulier, étaient très exposées car assez isolées du reste du dispositif. De l’avis même de vétérans de la bataille, il semble que l’on ait organisé les positions «un peu comme on s’était posé lors de l’opération CASTOR». Dès lors, sans réelle remise en cause de l’existant, le dispositif manque de cohérence et de possibilités d’appui et de flanquements mutuels.

Le cas d’«Isabelle» illustre bien cette économie des moyens mal adaptée: située à 8 km au sud et destinée à abriter un groupe d’artillerie (en vue d’une dispersion des moyens d’appui), ce centre de résistance sera coupé du reste de la garnison dès le 28 mars, et sa DZ inutilisable; à partir de ce moment, «Isabelle» ne jouera plus aucun rôle autre que la fixation de quelques unités VM. De plus, l’installation est moins solide qu’à Na San et les abris et postes de combat ne sont pas conçus pour résister à du 105. Le besoin était estimé à 36.000 tonnes de bois, alors que seulement 6.000 tonnes seront disponibles, et les limites du pont aérien ne permettent pas d’amener le béton nécessaire. De l’avis même du Génie, le camp retranché, de ce fait, présentait des garanties insuffisantes pour un combat défensif intense.

Une mauvaise économie des moyens caractérise également la gestion des premières contre-attaques. Aucune contre-attaque n’est décidée pour reprendre «Béatrice» (que les unités VM, dans cette attente, ont évacué au matin), au contraire le commandement local accepte une trêve pour récupérer des blessés, permettant alors à l’ennemi de s’installer solidement. L’attaque de «Gabrielle», position remarquablement organisée et qui va résister avec acharnement, va, certes, donner lieu à une contre-attaque. Mais les unités dédiées en théorie à cette mission se sont vues confier un créneau de défense sur la position centrale (8ème Choc et 1er BEP); en outre, ce sont de «belles unités», et on ne veut pas les «abîmer», dans l’idée de conserver des ressources pour l’avenir. La contre-attaque va donc être confiée au 5ème BPVN[4], qui a sauté la veille, ne connaît pas le terrain, et va devoir, de nuit et sous la pluie parcourir 8 km dans un terrain bouleversé avant d’atteindre ses bases de départ. Pris ensuite sous un barrage d’artillerie intense, on pardonne aisément à ce bataillon de n’avoir pu déboucher. Enfin, un cafouillage dans les ordres de conduite amène à évoquer à la radio le recueil de la garnison de «Gabrielle» (5/7ème RTA[5], bataillon extrêmement solide) qui, alors qu’elle tient encore le tiers sud du piton le 15 en fin de matinée, va l’évacuer.

Ces décisions de conduite mal réfléchies caractérisent, tout comme la mauvaise anticipation de la bataille d’artillerie, une préparation des «cas de conduite» et autres aléas de manœuvre insuffisante. On va la retrouver au début de la bataille des cinq collines, avec l’ordre d’évacuation précipitamment donné à la batterie du lieutenant Brunbrouck, qui, après la chute des «Dominique», est le seul rempart au déferlement VM sur la Nam Youm et la position centrale…alors que c’est son refus d’obéir et son exploit qui sauveront Dien Bien Phû cette nuit là (30-31 mars)[6].

Le problème de la conduite de la bataille lors de ces premières nuits cruciales met en évidence un effondrement temporaire du commandement face à des imprévus particulièrement «lourds»: atonie du colonel de Castries, effondrement total du chef d’état-major, le lieutenant-colonel Keller (brillant «premier de classe» de l’école de guerre, très méprisant pour tous «les autres», transformé en loque tremblante; cela doit nous inciter à la modestie)…Il faudra attendre en fait l’arrivée de Bigeard pour que le tonus, le mordant, la confiance et l’optimisme reviennent. Dès lors, la bataille va intégralement reposer sur les épaules de deux hommes, Langlais et Bigeard, un lieutenant-colonel et un chef de bataillon, pour 12.000 hommes et trois groupes d’artillerie! Ils vont l’assumer remarquablement, sans aucune faiblesse ni défaillance pendant 55 jours.

 

L’ultime ressource: l’engagement des hommes, au delà des bornes de l’éthique

Si la conception et l’engagement de la bataille se sont caractérisés par des fautes ou des défaillances, l’action des défenseurs reste un concentré d’héroïsme, quasiment sans égal.

Une fois rejetés dans les ténèbres de l’oubli les quelques centaines de déserteurs ( les «rats de la Nam-Youm»), on ne peut qu’être frappé, et fortement impressionné, par la combativité et l’acharnement des franco-vietnamiens, ainsi que par le niveau très élevé du moral, quasiment jusqu’aux derniers jours, alors que la bataille va se dérouler, sans interruption, nuit et jour, sous des frappes d’artillerie permanentes, pendant 57 jours, sans relève possible. Permettez-moi quelques évocations, qui tiennent de l’image d’Epinal, mais sont bien réelles:

  • les combats pour Eliane 1 et 2, pitons au sol broyé et réduit en boue ou en matière pulvérulente, saturé de débris humains, inlassablement pris et repris;
  • la contre-attaque décisive sur Eliane 1, dans laquelle le 1er BEP démarre en chantant, alors qu’à ses côtés le 5ème BPVN, ne trouvant pas de chant assez guerrier dans son florilège, donne l’assaut en chantant la Marseillaise;
  • les blessés qui reprennent le combat, dès lors qu’ils peuvent faire les gestes nécessaires au service des armes lourdes; 2.500, puis jusqu’à 4.500 blessés vont s’entasser dans les abris et les antennes, dans des conditions épouvantables;
  • le sacrifice de l’artillerie, qui, si elle a échoué dans sa mission de contrebatterie, assurera sous les coups directs des canons de Giap, jusqu’au bout sa mission d’appui direct, au prix de plus de 40% de pertes;
  • les contre-attaques désespérées, menées avec des compagnies réduites à 35 hommes, dans la semaine du 1er au 7 mai;
  • l’action déterminée de l’armée de l’air (et de l’aéronavale), qui rempliront leur contrat jusqu’au bout (l’armée de l’air avait garanti 70 tonnes/jour, elle ira jusqu’à 200 tonnes/jour), au prix de 56 avions perdus et 186 avions touchés[7]….

Enfin, l’engagement des «volontaires d’un saut» va donner une dimension éthique exceptionnelle à la bataille. L’ensemble du Corps Expéditionnaire a conscience du drame fantastique qui se joue dans cette vallée perdue du haut Tonkin, et des milliers d’hommes, soldats et petits gradés pour la plupart, non parachutistes, souvent en fin de séjour et en instance de rapatriement, vont se porter volontaires, jusqu’à l’avant veille de la chute du camp retranché, pour sauter sur Dien Bien Phû. Ils ne nourrissent pas la moindre illusion sur le sort de la garnison, mais ils choisissent de se retrancher du monde des vivants avec la conscience que, quand on est soldat français, certaines choses doivent être faites. On pourra en retenir 1.500, bien représentatifs de la vieille armée coloniale qui livre là son baroud d’honneur, toutes races au coude à coude: 400 français de souche, 350 légionnaires, 350 nord-africains, 250 vietnamiens, 150 africains, ce qui illustre bien le mouvement de fond qui secoue le Corps Expéditionnaire à tous les niveaux. Ils sont la suprême ressource, celle qui permet à une bataille mal engagée de «bien mourir».

 

De la portée d’une défaite: savoir discriminer effets stratégiques et tactiques

Le Général Navarre va confirmer qu’il possède l’étoffe d’un commandant en chef, en conservant un sang-froid absolu et en analysant les conséquences de Dien Bien Phû à l’aune des données stratégiques et de théâtre.

Première considération: le groupement opérationnel du Nord-Ouest est perdu, mais le corps de bataille VM est tactiquement détruit (entre 25 et 28.000 tués et blessés), en tous les cas incapable d’une action d’envergure avant plusieurs mois.

La menace sur le Laos et le risque d’enveloppement par le Mékong sont conjurés temporairement.

Deuxième considération: les bataillons d’élite des réserves stratégiques ont été détruits, mais les pertes  franco-vietnamiennes à Dien Bien Phû représentent moins de 5% du Corps Expéditionnaire. De plus, le centre de gravité français du théâtre reste bien la capacité à défendre le delta du Tonkin (avec, au premier rang, les sept groupements mobiles du Tonkin, qui sont des unités solides).

Troisième considération: Contrairement à l’opinion complaisamment diffusée depuis, le Corps Expéditionnaire, même s’il est usé par huit ans de guerre, n’est pas «à terre» après Dien Bien Phû. L’effet «lame de fond» suscité par la conscience du sacrifice de la garnison, va donner en fait un élan moral dans lequel l’idée de la majorité des combattants reste «on va leur montrer…aux Viets, aux politiques, à tous les autres…».

De ce fait, alors que Giap «racle les fonds de tiroir» et lance sur le delta toutes les unités disponibles (division 320 et une demi-douzaine de régiments régionaux), le Général Cogny qui, lui aussi, a conservé la tête froide, va montrer ce qu’aurait pu être «la bataille du delta», en organisant et balançant successivement deux grandes masses de manœuvre de part et d’autre de la route Hanoï-Haïphong. Entre juin et juillet, il bloque toutes les attaques et mène une contre-attaque, avant que le cessez-le-feu ne fige la situation.

Il est donc permis de penser qu’il aurait été hautement souhaitable de maintenir à son poste le Général Navarre, de le consulter sur la suite des opérations, et de ne pas précipiter un abandon brutal qui transformait en défaite stratégique ce qui, si le gouvernement l’avait voulu, aurait été une défaite tactique, grave mais non décisive. Au contraire, le gouvernement se coule définitivement dans la place du vaincu à Genève et va encore aggraver la situation en relevant Navarre par le général Ely, qui affirme à qui veut l’entendre que «c’est la plus grande tuile de sa carrière». Obsédé par l’éventualité d’un «coup dur» sur le théâtre, il va provoquer plusieurs replis injustifiés, voire catastrophiques, comme sur les hauts plateaux d’Annam, où, pour éviter un très hypothétique «Dien Bien Phû» à An-Khé/Pleiku, il va subir un très réel «Cao-Bang» (la destruction du GM 100 dans une gigantesque embuscade de la division 325), dans un terrain très difficile…comme sur la RC4.

 

Dien Bien Phû, notre dernière grande bataille, mérite donc de rester une source de réflexion et une valeur de référence dans bien des domaines de l’état militaire,…et puis, Dien Bien Phû, finalement, c’était hier: quand j’étais tout jeune chef de bataillon, aux EFAO, notre doyen des commandants (alors 2ème classe) avait fait partie de ces derniers sticks du 1er BPC largués sur la cuvette en «enfants perdus» le 4 mai 1954. Il s’agit donc bien d’un souvenir parlant, concret, encore bien perceptible, à travers l’évocation d’une armée disparue, mais pourtant si proche par son côté humain, et la résonance qu’elle a laissé dans l’imaginaire de nos régiments.

En tous les cas, j’espère vous avoir convaincus que «l’école du commandement opérationnel» qu’est le CSEM peut avantageusement y trouver matière à illustrer certains facteurs-clé de la planification et de la conduite des opérations. Plus largement, la bataille de Dien Bien Phû doit rester, pour tout officier français, et d’abord pour les plus jeunes (qui l’ont bien reconnu en choisissant récemment à St Cyr le lieutenant Brunbrouck pour parrain) exemplaire dans la construction et l’affirmation de ses références de soldat. Il faut souhaiter que, pour longtemps encore, notre armée se souvienne des «hommes de Dien Bien Phû»; ceux des «Éliane» et des «Huguette», des contre-attaques menées avec acharnement par des compagnies squelettiques, à un contre cinq; ceux des batteries, broyés par les coups de hache de l’artillerie ennemie, poursuivant envers et contre tout le service des pièces pour appuyer «les copains»; ceux qui, dans une nuit ponctuée d’éclatements et zébrée de «traçantes», se sont retrouvés face à la porte, pour leur premier saut…

...tous ces hommes qui ont été bien au-delà de ce que l’on pouvait leur demander, et par qui l’armée française quittera le Tonkin, la rage au ventre et le cœur en miettes, mais la tête haute, et avec la conscience qu’elle avait, malgré la France, conservé son Honneur.

 

 

 

 

[1] Le potentiel des maquis n’est pas à négliger. Les 2.000 Méos en question étaient fort bien armés. Par ailleurs, entre le 5 et le 15 mai, on va assister à une offensive des maquis, qui reprennent Laï-Chau et Lao-Kay, et encerclent et assiègent Cao-Bang.

[2] En face, les franco-vietnamiens de Dien Bien Phû alignent 24 pièces de 105, 4 pièces de 155 et 18 pièces de 120.

[3] Le Lieutenant-colonel Langlais, lui-même, dira «…entre le parachutage d’un bataillon de renfort et l’évacuation des blessés, j’aurais choisi cette dernière…»

[4] Bataillon de Parachutistes Viet-Namiens

[5] 5ème Bataillon du 7ème Tirailleurs Algériens.

[6] Toute la nuit, la batterie va foudroyer les vagues d’assaut VM, en «débouchant à zéro» en tir direct, à moins de 200m, avec également l’appui de deux affûts quadruples de 12,7.

[7] Rappelons l’existence de «héros oubliés», les 14 équipages américains des «Tigres Volants», pilotant les C119 Packett (2 équipages descendus, un autre grièvement touché).

Séparateur
Titre : Dien-Bien-Phû, l’implacable poids des principes de la guerre 2/2
Auteur(s) : le Colonel Thierry DURAND
Séparateur