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Le soldat « augmenté » : quels enjeux pour l’armée de Terre ?

Revue militaire générale n°56
Histoire & stratégie
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Objet de craintes et de fantasmes, la problématique du soldat « augmenté » alimente depuis plusieurs années les débats, tant dans les sphères civile que militaire. S’appuyant sur trois scénarios prospectifs, le sous-lieutenant de réserve Gaspard Schnitzler mêle considérations politiques, économiques et éthiques, dans une approche résolument opérationnelle. Si une réflexion sur l’amélioration des performances du soldat semble indispensable, cette dernière apparaît néanmoins comme une réponse limitée, voire illusoire, eu égard aux défis auxquels sont confrontées nos armées et aux enjeux des combats de demain.

 


L’homme a toujours cherché à dépasser ses limites biologiques pour s’élever au-delà de sa condition de simple mortel. Face à la double épreuve que représente le fait de donner la mort à son semblable et de risquer sa vie pour défendre celle des autres, cette aspiration est particulièrement marquée chez le soldat. Ainsi, l’augmentation des performances offertes par les progrès de la science et de la technique s’est accompagné d’une distanciation progressive de la mort1. Depuis l’Antiquité, nombreux sont les exemples d’augmentation des capacités physiques et cognitives du soldat impliquant une mise à distance du corps : lance, arbalète, fusil, mortier, missile, drone, robot, etc. ou de l’esprit : alcool, hydromel, sauge, coca, ginseng, chanvre, pervitine, benzédrine, ritaline, captagon, loxapine2, modafinil3, etc.

Si cette quête du dépassement des limites propres à la nature humaine est particulièrement marquée dans le domaine militaire, c’est avant tout en raison de la spécificité du métier des armes. Le rôle du soldat implique de gagner la supériorité sur son adversaire pour garder un temps d’avance. Dès lors, le succès de la mission passe par la capacité à s’adapter rapidement aux contraintes d’un milieu hostile afin de priver l’adversaire de sa liberté d’action et de le vaincre. Cette adaptation implique une capacité à durer face à l’adversaire, qui repose avant tout sur la force physique et morale. L’augmentation des performances du soldat pourrait ainsi permettre de mieux le prémunir contre les phénomènes de nature à diminuer ses capacités, tout en améliorant certaines de ses facultés, de façon à accroître sa liberté d’action.

Cet article sur un sujet maintes fois traité, se veut apporter un regard différent sur les raisons qui conduisent une société à vouloir « augmenter » ses soldats d’une part, et sur les options qui se posent au décideur public d’autre part, sous la forme de trois scénarios prospectifs. Aux notions de soldat « amélioré » ou de soldat « augmenté », il sera préféré ici la notion de soldat « non-déclassé » – définie ultérieurement – plus pertinente face aux enjeux opérationnels propres à l’armée de Terre et aux considérations éthiques qui sont les nôtres.

Qu’est-ce qui pousse une société à vouloir « augmenter » ses soldats ?

Face au progrès qu’ont connu les sciences du vivant et à l’évolution de la capacité de l’homme à intervenir sur la matière à des échelles de plus en plus petites, le débat sur l’amélioration artificielle des performances du soldat est réapparu ces dernières années, sous l’influence de plusieurs facteurs.

Premièrement, elle est le fruit d’un environnement sociétal prônant la performance et le dépassement de soi. En effet, sous l’influence de certains groupes socioprofessionnels tels que les sportifs de haut niveau ou les entrepreneurs, un « culte de la performance » s’est développé depuis les années 1980, diffusant des valeurs de compétition et de dépassement de soi4. Il suffit de voir l’engouement que suscitent les marathons, les parcours du combattant ou les sports extrêmes au sein de catégories de plus en plus larges de la population. L’armée est quant à elle rompue à cette « culture du dépassement », les opérations extérieures imposant aux soldats d’être préparés à affronter des situations hors normes. À cela s’ajoute l’influence de la société civile qui ne tolère plus les pertes humaines et espère que les avancées technologiques pourront offrir aux soldats la capacité de faire la guerre sans mourir5.

Deuxièmement, l’idée d’améliorer la nature humaine fait écho à l’idéologie transhumaniste. Depuis les années 1990, des philosophes, scientifiques ou entrepreneurs pour la plupart américains, prônent « l’amélioration des capacités intellectuelles, physiques et psychiques de l’être humain grâce à l’usage de procédés scientifiques et techniques »6. Convaincus que l’homme dans sa condition actuelle est inadapté pour faire face aux nouveaux défis technologiques que connaît ce monde, ils souhaitent s’affranchir des limites physiques actuelles telles que le vieillissement. Ainsi, des entreprises comme Google, par l’intermédiaire de la société Calico, travaillent au ralentissement du vieillissement et des maladies associées.

Ce mouvement n’est pas sans impact sur la conception américaine du soldat augmenté. En 2018, un document du département de la défense américain annonçait l’allocation de 15 millions de dollars à la recherche en matière de soldat augmenté (bio-enhanced), tandis que l’agence de recherche en matière de défense (DARPA) annonçait en 2017 l’attribution de 65 millions de dollars à la recherche neurologique7. À ces transhumanistes s’opposent des penseurs dits « bioconservateurs », pour qui l’augmentation représente une atteinte à la nature humaine et menace les droits fondamentaux de l’être humain8.

Enfin, cette quête du dépassement des limites biologiques de l’homme se fait sous l’influence de la recherche scientifique et du progrès technologique. Le rôle de la science étant d’explorer, il est normal que le monde de la recherche médicale prône le progrès et la découverte scientifique. Ainsi, nombre de techniques aujourd’hui utilisées pour augmenter les performances des individus ont initialement été développées pour des applications thérapeutiques ou de compensation de handicaps, à l’instar des méthodes de chirurgie réparatrice, des moyens de lutte contre la narcolepsie ou contre la maladie d’Alzheimer9. De son côté, l’industrie de défense prône une course à l’innovation et à l’expérimentation dont dépend sa pérennité. Enfin, la disposition favorable des populations à l’égard de la technologie, qu’elles perçoivent davantage comme un progrès que comme une menace, facilite la diffusion de ces idées.

 

Quel intérêt pour l’armée de Terre ?

 

L’intérêt pour les armées, notamment l’armée de Terre, d’augmenter les performances de ses soldats, repose sur un triple constat. Premièrement, les effectifs des armées occidentales – la France ne faisant pas exception – sont limités face à des pays tels que la Chine (2,3 millions de soldats), l’Inde (1,3 million), la Corée du Nord (1,2 million) ou la Russie (900 000). Acquérir une supériorité capacitaire et technologique, plutôt que de maintenir une masse critique, peut donc apparaître comme une solution séduisante en vue d’obtenir la victoire tactique. Deuxièmement, les zones de conflit ont tendance à se multiplier et les combats à se durcir, ce qui use plus rapidement soldats et matériels. Enfin, la supériorité technologique qui jusqu’à présent distinguait nos armées, est concurrencée, tandis que la complexification des systèmes utilisés augmente la charge cognitive pour le soldat10.

Face à ce constat, il convient de s’interroger sur les perspectives offertes par l’amélioration des capacités physiques et cognitives du soldat dans la quête de supériorité tactique qui caractérise le combat aéroterrestre. L’enjeu est double : d’une part il s’agit d’augmenter la mobilité du fantassin débarqué, d’autre part de diminuer sa vulnérabilité par des améliorations physiques (force, résistance, vitesse, vue, ouïe, sommeil, alimentation, etc.) et cognitives (réaction, compréhension de l’environnement, stress, etc.).

Si ces objectifs peuvent être atteints à l’aide de procédés scientifiques et techniques (nano-et biotechnologies, pharmacologie, intelligence artificielle, voire manipulation génétique), ils peuvent également l’être en ayant recours à des solutions moins invasives et non-médicales (préparation opérationnelle, technique d’optimisation du potentiel (TOP)11, soutien psychologique). L’enjeu consiste donc à déterminer le besoin et les limites que devrait se fixer l’armée de Terre dans son recours à la science et à l’anthropotechnie12 pour permettre au soldat de remplir au mieux sa mission. Pour ce faire, nous proposons trois scénarios allant du soldat « amélioré » naturellement (sans usage de technologies intrusives) au soldat « tout augmenté », en passant par le compromis que pourrait être un soldat « non-déclassé »13.

 

Quel choix pour le décideur politique et pour le chef militaire ?

 

Scénario 1 : le soldat « amélioré »

 

Parmi les options envisageables, la première consisterait à refuser toute amélioration des capacités du soldat faisant appel à des procédés scientifiques tels que la manipulation génétique ou les nano-et biotechnologies. Cette approche proscrirait toute intervention sur le corps humain visant à modifier ce dernier sans but médical ou à lui octroyer des facultés dont il ne dispose pas. En revanche, elle n’empêcherait pas l’amélioration du soldat à l’aide de moyens réversibles, faisant corps avec lui (e.g. jumelles de vision nocturne, exosquelette) et assurant la continuité de ses capacités corporelles, sensorielles, physiques ou cognitives.

Partant du constat selon lequel les actions de combat représentent une infime partie des missions du soldat comparées à l’entraînement, la collecte de renseignement ou encore la progression au milieu des populations, on peut considérer que le renforcement des capacités purement liées au combat n’est pas prioritaire. Dès lors, il conviendrait davantage d’améliorer les capacités intellectuelles et psychiques du combattant en développant la compréhension des environnements qui se veulent de plus en plus complexes, la capacité à interagir avec les populations, le discernement, la maîtrise des sentiments et la cohésion.

Pour ce faire, nul besoin de recourir à des techniques dites invasives, qui menacent l’équilibre subtil entre le corps et l’esprit. Développer l’apprentissage des langues et des cultures étrangères, améliorer l’entraînement, le suivi psychologique, faire appel aux TOP pour améliorer la qualité du sommeil, la récupération, la mémorisation ou la concentration, sont autant de solutions envisageables pour augmenter naturellement les capacités du soldat.

Évidemment, l’amélioration des capacités physiques et physiologiques ne peut être négligée. Face à la dureté des environnements dans lesquels évoluent les soldats, aux conditions météorologiques extrêmes et à l’abrasivité des combats, il est essentiel de renforcer et d’économiser la force, la résistance et l’endurance du combattant. De la même façon, un entraînement physique renforcé et des régimes alimentaires inspirés du sport de haut niveau14 mais également une réduction du poids des équipements du fantassin, une amélioration de leur ergonomie, ou encore la fourniture de vêtements techniques, pourraient suffire à améliorer les performances physiques du soldat sans intervention intrusive.

Parmi les principaux avantages de ce scénario en faveur d’un soldat « amélioré », figurent la non-dépendance du soldat aux nouvelles technologies, la préservation des sentiments (peur, fatigue, douleur, etc.) et de leur caractère stimulant, le maintien d’une polyvalence face à la diversité des opérations, la préservation de la santé et du bien-être du combattant, sans oublier un moindre coût et une meilleure acceptabilité éthique et sociale. D’une certaine façon, ce soldat peut être considéré comme étant « augmenté » par sa capacité à se passer de technologies trop envahissantes et à rester opérationnel dans un environnement dégradé.

Néanmoins, renoncer à toute augmentation d’ordre médico-technique induit des risques : celui d’un déclassement de la France tant au niveau militaire que dans l’économie du savoir, celui d’une vulnérabilité de nos soldats face à des combattants n’étant pas soumis aux mêmes impératifs moraux, enfin celui d’une perte de souveraineté tant économique que politique, face à la diffusion de technologies étrangères et à l’élaboration de normes nous échappant.

 

Scénario 2 : le soldat tout augmenté

 

Une option bien plus radicale consisterait à accepter tout ce que les sciences et la médecine offrent comme possibilités afin de développer un super soldat qui n’aurait d’humain plus que l’esprit et dont l’apparence relèverait davantage du cyborg15. C’est l’image véhiculée par le cinéma américain qui, dans une vision apocalyptique de la guerre, prône l’hybridation totale de l’homme et de la machine (e.g. Iron Man, Terminator, Avengers, etc.).

Cette vision s’inscrit dans une approche de conflit symétrique et de haute intensité. Elle se veut répondre d’une part au défi opérationnel que représente la supériorité numérique de l’adversaire et d’autre part, à l’appel de la société qui prône la performance et ne tolère plus les pertes. En effet, disposer d’un soldat aux capacités physiques démultipliées et à la résistance psychologique renforcée apparaît comme une solution séduisante pour compenser le besoin en masse de nos armées tout en réduisant la mortalité. Améliorer la protection des soldats en les dotant d’armures (e.g. l’armure américaine TALOS ou russe Ratnik-3), renforcer l’acuité visuelle ou auditive à l’aide d’implants ou de médicaments, stimuler l’attention et réduire la fatigue à l’aide de substances psychostimulantes ou d’impulsions cérébrales (électriques ou magnétiques), améliorer l’analyse et la compréhension d’une situation grâce à la réalité augmentée afin de faciliter la prise de décision, mesurer l’évolution de variables physiologiques diverses pour anticiper les défaillances humaines, limiter les besoins en eau, en nourriture et en sommeil par des usages pharmacologiques, voire même recourir à la chirurgie ou à la génétique16, sont autant de solutions envisagées pour améliorer les performances du soldat et accroître sa survivabilité.

Ainsi, les programmes de recherche en neurosciences connaissent des avancées significatives, à l’instar du développement des interfaces cerveau-machines17 (Brain Computer Interface) ou de l’optogénétique qui permet d’observer et de contrôler l’activité de groupes de neurones par des stimuli lumineux. Les applications militaires de ces champs de recherche sont nombreuses : apprentissage accéléré, suivi médical des militaires, traitement de pathologies relevant de blessures, guidage à distance des systèmes d’armes, mise en réseau des capacités cérébrales, etc18. Aux États-Unis le champs des neurosciences fait l’objet d’importants investissements, notamment sous l’impulsion de l’agence de recherche en matière de défense (DARPA) qui finance plusieurs programmes de recherche et développement dans le cadre de l’initiative BRAIN. Dans une moindre mesure, c’est également le cas en France avec des projets tels que le programme d’études amont « Man Machine Teaming »19 soutenu par l’Agence de l’innovation de défense (AID) ou encore le prototype d’exosquelette commandé par le cerveau développé par le centre de recherche biomédicale Clinatec de Grenoble.

Néanmoins, ce scénario se heurte à plusieurs limites. Premièrement, le dépassement des limites physiques et physiologiques de l’homme ne doit pas aller à l’encontre de sa nature, au risque de dénaturer le soldat et de déshumaniser les conflits. Deuxièmement, l’augmentation ne peux se faire sans le consentement du soldat. Elle implique donc l’acceptation par ce dernier au risque de créer une inégalité entre soldats augmentés et soldats non-augmentés, ainsi qu’entre soldats et simples civils. Elle nécessite également une parfaite transparence sur les risques et effets secondaires liés : mentir engagerait la responsabilité morale du chef et fragiliserait la relation de confiance qui unit le soldat à son chef. Troisièmement, tout militaire étant amené à un retour à la vie civile, la réversibilité induite par l’augmentation pourrait créer un risque psychologique pour celui qui, habitué à une nouvelle capacité, s’en verrait privé. À la vulnérabilité qu’implique le recours à des moyens technologiques complexes (brouillage, dysfonctionnement, prise de contrôle à distance), s’ajoute le risque de dépendance. L’aide à la décision permanente et l’assistance dont bénéficie le combattant augmenté, peut engendrer une perte de réflexes et d’aptitudes élémentaires, menaçant la résilience de ce dernier. De plus, le recours à des psychostimulants peut créer une distanciation vis-à-vis des populations et une incapacité à s’adapter face à l’évolutivité des situations, sans oublier le risque de désinhibition et les potentielles séquelles physiques et psychologiques induites. Enfin, au-delà du coût financier qu’impliquerait ce choix, se pose évidemment la question de la responsabilité juridique et de l’acceptabilité morale de telles pratiques. Le positionnement éthique que prendront les États vis-à-vis de la notion de soldat augmenté dépendra fortement de leur forme libérale ou illibérale20.

Pourquoi privilégier l’idée de soldat non-déclassé à celle de soldat augmenté ou amélioré ?

 

Scénario 3 : le soldat non-déclassé

 

Un compromis entre le soldat amélioré et le soldat tout augmenté pourrait consister à limiter l’augmentation au juste besoin pour garder l’ascendant, en tenant compte de la soutenabilité morale, économique et politique d’un tel choix face à des États qui n’hésiteront pas à recourir à des moyens que nous nous interdirions. Ce soldat, que l’on pourrait qualifier de « non-déclassé », se veut répondre à un double impératif : la quête du succès opérationnel et la protection de la santé du combattant. À l’inverse de l’idée de soldat « augmenté » qui aspire à dépasser les limites propres à la nature humaine, celle de soldat « non-déclassé » tendrait à améliorer la protection de ce dernier contre les phénomènes de nature à diminuer ses capacités. Réel enjeu de société, ce choix entre les différents scénarios soulève deux questions éminemment politiques : comment gagner la guerre sans perdre son âme ? Et jusqu’où serions-nous prêts à aller pour défendre nos valeurs ?

Pour tenter d’y répondre, nous proposons les quelques recommandations suivantes21 :

  • Concevoir le soldat non-déclassé autour de l’homme et non des équipements, en concevant des systèmes sociotechniques selon leur finalité opérationnelle. Il est essentiel pour ceux qui pensent et développent ces systèmes de bien connaître les usages, les contraintes qui pèsent sur le soldat (bruit, odeur, température, fatigue, poids, etc.), les causes de blessures ou de décès. Utilisés dans des conditions dégradées, par des femmes et des hommes soumis à d’importantes contraintes, ces systèmes doivent être instinctifs et simples d’utilisation pour ne pas alourdir la charge cognitive qui pèse sur le soldat. Les retours d’expériences peuvent contribuer à améliorer cette compréhension.
  • Préserver le soldat plutôt que de vouloir l’augmenter. Le non-déclassement passera donc avant tout par une réduction de l’exposition aux traumatismes sonores, aux rayonnements électromagnétiques, à la toxicologie (menaces NRBC22) et aux conditions extrêmes (froid glacial, forte chaleur). C’est ce que devraient permettre des innovations françaises telles que des capteurs permettant de contrôler l’efficacité de filtrage d’un masque ou la perméabilité d’un tissu aux agents toxiques, les protections auditives intelligentes BIONEAR qui facilitent la communication dans des environnements bruyants grâce à un filtrage actif, ou des futures protections anti-blast visant à mieux protéger le tissu pulmonaire et le thorax, qui pourraient voir le jour dans le cadre du projet REELTHOR23.
  • Poursuivre les recherches sur le « soldat réparé » pour rétablir autant que possible les fonctions motrices, perceptives, cognitives du soldat blessé. Les progrès de la science et de l’ingénierie offrent des solutions non négligeables en termes de reconstruction physique et psychique du combattant. Ainsi, la technologie française BLOC-PRINT de chirurgie assistée par bio-impression, soutenue par l’AID, permet de greffer le derme et l’épiderme de personnes ayant subi d’importantes brûlures – comme les victimes d’explosions – en seulement trois heures (contre trois à six semaines actuellement) grâce à l’impression 3D24. D’autres projets de recherche majeurs sont en cours, tel le développement de prothèses intelligentes permettant de restaurer la mobilité du soldat.
  • Entretenir un savoir-faire grâce à l’entraînement et à l’apprentissage. Les vulnérabilités engendrées par les nouvelles technolo­gies et les risques de dépendance évoqués précédemment, appellent à préserver les compétences et les connaissances élémentaires dont devrait disposer chaque soldat, afin de garantir le maintien de la supériorité opérationnelle en mode dégradé ou alternatif.
  • Ne pas négliger la recherche pharmacologique. Si l’usage de la pharmacologie à des fins d’amélioration des performances soulève de nombreuses réserves, il est essentiel de poursuivre et d’étendre la recherche menée par l’Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA) afin de connaître ce dont pourrait disposer l’adversaire, d’exploiter les vulnérabilités induites, voire même d’y recourir – exceptionnellement – lors de situations critiques (prise d’otage, embuscade, éjection en milieu hostile) ou en cas de péril imminent pour les intérêts vitaux de la France.
  • Discriminer l’usage des nano- et biotechnologies au regard de leur finalité opérationnelle. Dès lors que le recours à des nano-et biotechnologies ne présente pas de caractère intrusif (implants, chirurgie) ni de risque pour la santé du combattant, qu’il respecte les principes de consentement ou de réversibilité et répond à un objectif opérationnel précis, il devrait être valorisé. Cela implique une discrimination au regard des missions confiées aux différents types d’unités que ce soit selon la durée, le risque encouru ou le besoin opérationnel propre à chaque mission (action de coercition, mission de maintien de la paix, aide aux populations, etc.)25. Ainsi, les capacités à améliorer ne seront pas les mêmes selon qu’il s’agisse d’un fantassin débarqué, d’un pilote d’engin blindé ou d’un sapeur.
  • Élaborer un cadre doctrinal sur le recours à ces pratiques. Bien qu’il n’existe pas de doctrine officielle en matière de soldat « augmenté » que ce soit au niveau de l’État-major des armées ou de l’État-major de l’armée de Terre, l’instruction relative à l’utilisation militaire de substances modifiant la vigilance du 4 mai 2015 semble poser un principe encadrant : celui de la nécessité militaire. Réservé à des « situations exceptionnelles de survie » lorsque d’autres mesures se révèlent « insuffisantes ou inapplicables », le recours à ces pratiques doit tenir compte du rapport bénéfice/ risque pour le militaire concerné. Partant de ce constat, on peut donc considérer que le recours à l’augmentation devrait être évalué à l’aune de deux critères : le caractère exceptionnel d’une situation dont dépend la survie du militaire et l’absence de solution alternative.

Face à l’étendue des possibilités ouvertes par la science et par la technique, il est bien difficile pour un chercheur « non-augmenté » de conclure un sujet aussi vaste et complexe que celui-ci. Néanmoins, trois réflexions méritent d’être retenues. Premièrement, l’idée d’améliorer les performances de l’homme et donc du soldat est une constante historique qui n’a de nouveau que le champ des possibilités offertes par les progrès de l’anthropotechnie. Elle connaît un regain d’intérêt sous l’influence d’acteurs avant tout civils (chercheurs et industriels) qui en créant l’offre alimentent le débat. Deuxièmement, l’approche actuelle demeure limitée par son caractère techno-centré qui néglige la part de l’homme. Penser pouvoir compenser les fragilités humaines ou les émotions par des solutions technologiques risque d’accroître le décalage entre la perception par la société du champ de bataille et sa réalité. Toutefois, ce n’est pas le soldat en tant qu’individu qui fait la force d’une armée mais bien la cohésion du groupe. Il faut donc dépasser le cadre individuel propre à la notion de « soldat » augmenté et étudier cette question sous un prisme collectif. Enfin, vouloir augmenter les performances du soldat apparaît comme une réponse limitée, voire illusoire, eu égard aux défis auxquels sont confrontées nos armées et aux enjeux des combats de demain. Ce débat doit être replacé dans une réflexion plus large sur le rôle auquel aspire notre pays sur la scène internationale et appelle à agir avec discernement, pour distinguer ce qui relève de la science-fiction de ce qui revêt un réel intérêt opérationnel.

 

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1 Éric LENTONTURIER : Au-delà du « soldat-robot » : l’éthique comme augmentation, La Revue, 2014, n° 68, p. 139.

2 Antipsychotique conventionnel indiqué dans le traitement des psychoses schizophré­niques, la Loxapine pourrait permettre d’éviter l’apparition de syndromes de stress post-traumatiques (PTSD) chez les soldats victimes de traumatismes ou d’épisodes de stress aigu (cf. l’étude menée par l’Hôpital d’instruction des Armées de Percy).

3 Les aides pharmacologiques autorisées dans l’armée française sont le Modafinil (psychostimulant), la caféine à libération prolongée et le Zolpidem (hypnotique), selon l’instruction n° 744 du 4 mai 2015.

4 Frédéric COSTE : Le contexte sociologique des technologies augmentatrices, perception et acceptation sociale, Études de l’IRSEM n° 42, 2016, p. 52.

5 Caroline GALACTEROS : Homme augmenté, volonté diminuée, Inflexions, n° 32, p. 117.

6 Définition du transhumanisme selon le dictionnaire Larousse.

7 DARPA, Towards a high-resolution, implantable Neural Interface, 10/07/2017.

8 Nicolas LE DEVEDEC et Fany GUIS : L’humain Augmenté, Un Enjeu Social, Sociologies, 2013.

9 Frédéric COSTE, op. cit.

10 Thomas NOIZET : Le soldat augmenté : quel intérêt pour les forces ?, DSI, hors-série n° 45, déc. 2015, p. 37.

11 Ensemble de méthodes faisant appel à la respiration, la relaxation ou encore l’imagerie mentale, permettant d’améliorer la qualité du sommeil, la mémorisation, la concentration, la confiance en soi (Ministère des Armées).

12 Activité visant à modifier l’être humain en intervenant sur son corps sans but médical (Jérôme GOFETTE : De l’humain réparé à l’humain augmenté : naissance de l’anthropotechnie, L’humain augmenté, CNRS, 2013).

13 On distingue ici la notion qualitative d’amélioration qui consiste à « tendre vers la croissance et le déploiement de toutes les qualités de l’homme », de celle plus quantitative d’augmentation qui tend à la « maximisation d’une quantité mesurable » sans se soucier de sa dimension morale. Henri HUDE : Réflexion éthique sur le soldat augmenté : vers une interdiction conventionnelle ? dans Le soldat augmenté, Les cahiers de la RDN, 2017, p. 205.

14 À l’instar de l’entraînement en hypoxie (altitude simulée) pour habituer les athlètes de haut niveau à la raréfaction de l’air.

15 Défini dans Cyborgs and Space par Manfred E. CLYNES et Nathan S. KLINE (Columbia Univ. Press. 1960) comme le résultat de la contraction des termes cybernetic et organism, soit une fusion de l’homme et de la machine.

16 La génétique pourrait permettre, grâce à des manipulations in vitro, d’inhiber l’expression d’un gène lequel serait en mesure de secréter une hormone néfaste à la performance ou de réduire la sensibilité à la douleur. Jean-Paul LABEDADE : Augmentation individuelle du sportif et comparaison avec le monde militaire, dans Le soldat augmenté, Cahier de la RDN, CREC, 2017, p. 213.

17 Système de liaison directe entre le cerveau et un ordinateur, permettant de contrôler par la pensée l’action d’une prothèse ou de tout système automatisé, sans solliciter l’action des nerfs périphériques ou des muscles.

18 Olivier BRECHT et Thomas GASSILOUD : Rapport d’information sur les enjeux de la numérisation des armées, Commission de la Défense Nationale et des Forces Armées, Assemblée Nationale, 30 mai 2018.

19 Lancé en mars 2018, ce projet a pour but de soutenir l’émergence et la maturation des technologies d’interface homme/machine dans le cadre de l’aviation du combat du futur.

20 Dominique REYNIÉ : Le politique face aux usages sociétaux de l’augmentation et de leurs impacts pour le monde militaire ?, intervention lors du colloque Le soldat augmenté : une réflexion éthique européenne le 16/10/2019.

21 Je tiens à remercier l’ICE2TA Emmanuel GARDINETTI, responsable « Hommes et Systèmes » auprès de l’Agence d’Innovation de Défense (AID), pour son regard avisé sur la question et son précieux apport.

22 Nucléaire, Radiologique, Biologique et Chimique.

23 Recherche et Établissement de Limites de Tolérance du Thorax sous chargement dynamique mené dans le cadre d’un dispositif ASTRID (Accompagnement Spécifique des Travaux de recherche et d’innovation Défense).

24 Entretien avec le colonel Jean-Christophe BOERI, directeur forces armées à l’AID, le 06/11/2019.

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Titre : Le soldat « augmenté » : quels enjeux pour l’armée de Terre ?
Auteur(s) : Sous-lieutenant (R) Gaspard SCHNITZLER
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