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Le soldat du futur : quelles technologies pour quel type de guerrier ?

Revue militaire générale n°56
Histoire & stratégie
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Les débats autour de la transformation des conflits et l’impact de la technologie sont aussi vieux que l’art de la guerre. Il est cependant vrai que les évolutions techniques récentes apportent leur cortège d’interrogations sur un soldat augmenté dont les capacités doivent l’aider à mieux comprendre un environnement complexe. Cet article propose d’éduquer à la complexité plutôt que de se fonder sur les seuls critères technologiques.

 


En 1956, dans un article sur le soldat du futur, le lieutenant-colonel Robert B. Rigg décrit le combattant de l’armée de Terre du futur comme un guerrier entre Capitaine America et Superman, « vivant, se déplaçant et combattant dans un environnement de machines et d’armes étonnantes, survolé par des hélicoptères à propulsion nucléaire, des chars et de l’artillerie volants, des missiles, des drones et des espions mécaniques »1. Renseigné par des capsules de la taille d’un ballon lancées derrière les lignes ennemies, récupérant les informations nécessaires en termes de météo et de dispositif adverse, ce soldat pouvait communiquer à la vitesse phénoménale de 17 mots à la minute – en morse. Et après avoir vaincu, il aurait célébré sa victoire en tirant d’une poche dédiée un paquet de cigarettes. Bien entendu, ce prototype de combattant, attendu pour 1974, ne vit jamais le jour, tandis que l’US Army expérimentait la dure réalité des rizières et de la jungle au Vietnam. Cette tendance entre un progrès technologique dont les réalisations seraient presque fantastiques et l’écueil de la réalité traduit très largement la façon dont l’Occident imagine, conçoit, prédit le futur en général, et les conflits en particulier. Cet exercice s’appuie sur un double projet : un cadre éthique et philosophique qui forme la profession des armes, et une croyance en la technologie comme source de la puissance. Cela donne lieu à la fin du XIXe siècle, à l’émergence d’un courant futuriste dont les ouvrages de Jules Verne sont un exemple, mais auquel les militaires eux aussi contribuent : qui se souvient que le futur lieutenant-colonel et député Driant écrit alors sous pseudonyme des ouvrages dont l’une des quadrilogies s’intitule La Guerre de Demain2 ? Cette littérature accompagne la multitude d’ouvrages doctrinaux – et l’on pense à Foch – mais en y apportant une autre coloration tournant autour des mêmes interrogations : quel sera le combat de demain ?

Sans surprise, les auteurs de la Belle Époque sont persuadés que les nouvelles armes et l’introduction de nouvelles technologies sur le champ de bataille réduiront l’hypothèse de conflits longs, lourds et meurtriers. Comment penser autrement, quand la guerre industrielle tue davantage, ainsi que le soulignent les leçons de la guerre de Sécession, de la guerre de 1870 et du conflit russo-japonais de 1905 ? Pourtant, certains auteurs s’érigent contre la doxa dominante et jugent au contraire que la technologie conduit à une sorte de pacte entre futurs belligérants. Jean de Bloch, en 1901, tire de l’observation des nouveaux équipements (fusils à répétition, poudre sans fumée, artillerie à tir rapide, etc.) l’idée que parce qu’elles sont plus efficaces et plus meurtrières, ces armes conduisent au risque d’opérations indécises et à une guerre de position ; il en déduit que la solution est moins l’investissement dans des technologies létales que dans la nécessité d’enseigner l’art de la diplomatie et de la recherche des solutions politiques pour sortir d’un conflit3.

Les intuitions de Bloch se révèlent encore aujourd’hui pertinentes. L’emphase placée sur les technologies ne peut se dissocier des environnements social, politique, économique et culturel dans lesquels elles trouveront à s’employer. L’insertion d’une nouveauté technologique répond à la théorie du scrabble, selon la règle qui veut qu’une insertion dans un écosystème déjà existant ne prend toute sa dimension qu’en se reliant à des choses déjà existantes. Le meilleur exemple en est le char d’assaut dont les débuts en 1916 sont catastrophiques mais qui parvient, un an plus tard, à s’inscrire dans la manoeuvre générale, assurant la percée du front4. Le rêve selon lequel une technologie renverse le cours d’une guerre – à l’exception très particulière du feu nucléaire – a d’ailleurs vécu, d’autant que les réflexions en cours sur le futur environnement opérationnel soulignent l’importance des technologies nivelantes et duales, ce qui ne peut qu’inciter les armées occidentales à éviter de s’enfermer dans une course au tout-technologique5.

Les débats sur le soldat augmenté, sur le combattant du futur doivent donc répondre à ce que l’ancien chef d’état-major de l’Union Européenne définissait comme prérequis : un soldat « bien protégé pour survivre, léger pour se déplacer, équipé de façon adéquate pour remplir sa mission et suffisamment autonome pour s’affranchir d’une chaîne logistique qui ne serait plus assurée »6. Dans le même temps, ces exigences matérielles ne peuvent s’abstraire de savoir-faire et de connaissances, ce que les anglo-saxons nomment « skills ». De fait, le débat porte autant sur la façon d’équiper le soldat du futur que de le former et l’entraîner intellectuellement et cognitivement à son futur environnement. Ce dernier point est d’autant plus critique que le champ de bataille du futur sera exigeant. Il soumettra les dispositifs, les organisations et les corps à rude épreuve, il sera étendu et cloisonné dans un espace qui pourra être à la fois saturé par les populations et les informations, ou désertique et hostile. Les retours d’expérience récents donnent une impression de ce qui sera nécessaire : un renseignement de qualité et une connaissance en temps réel de la situation opérationnelle, la capacité à séparer/distinguer civils, miliciens, guérilleros et combattants réguliers, une supériorité dans la manoeuvre dans tous les champs de confrontation – réels et immatériels –, des communications résilientes et plus que tout, la réversibilité et la plasticité des postures pour répondre proportionnellement à toute forme d’agression.

Les enjeux tournent de fait autour de la dispersion et de la concentration des forces. Le champ de bataille futur pèsera sur la cohésion des organisations militaires et leurs structures : sous Napoléon, 5 000 soldats tenaient et combattaient sur un kilomètre carré, à comparer avec les 25 combattants de la guerre du Kippour – et sans doute encore moins aujourd’hui7. Paradoxalement, s’emparer et contrôler une ville exigent de plus en plus de forces et de moyens : pour Fallujah en 2004, le Corps des Marines aligne plus de 50 000 hommes pour s’emparer d’un quadrilatère de 5 km sur 5 où l’ennemi compte peut-être 5 000 combattants8. Dans cet espace cloisonné et fractionné, les soldats devront mener un combat à la « connecté et déconnecté », qui dépasse la simple problématique des communications capables d’opérer dans un environnement où les obstacles physiques (immeubles, zones vagues, souterrains, etc.) se doubleront d’interférences humaines (brouillage, interception électromagnétique, etc.)9.

La question des équipements devient ici cruciale : comment s’assurer que chaque combattant sera à la fois relié aux autres – au sein d’un dispositif – tout en pouvant garantir un contrôle de zones très larges ou au contraire très congestionnées où l’on pourra être parfois (très) éloigné de ses camarades ? Comment dans ce cas, ne pas céder au stress psychologique et psychique ? Il s’agira donc d’agir sur les performances physiques – musculaires notamment – comme sur les compétences psychiques et cognitives afin de garantir une forte résilience individuelle10.

Une façon de dépassionner le débat est notamment de ne pas se focaliser uniquement sur les aspects technologiques, mais sur ce que ces apports traduisent en termes de capacités supplémentaires : sans nier les questions éthiques, mais aussi sociales et culturelles, le problème tient avant tout aux nouvelles compétences qui seront exigées des soldats. Là encore, le débat n’est pas récent – il suffit de relire Krulak et son « caporal stratégique »11. Un effort sur l’éducation autant que sur l’entraînement conduit à faire du soldat un homme complet, capable à son niveau de mettre en oeuvre des principes de raisonnement et de réflexion stratégique. Plus que sur le tuteur technologique, il s’agit de positionner le curseur sur la façon que chacun aurait de se saisir d’un problème complexe pour apporter la solution la moins mauvaise ; face à ces « wicked problems », il n’existe en effet pas de réponse toute faite mais des aptitudes et des réflexes à prendre12. La poursuite d’une éphémère et toujours fuyante supériorité technologique occulte en outre l’importance qu’il y aura à bien poser les questions pour s’approcher d’une réponse et d’une solution : l’investissement dans des ajouts technologiques pourra donner un sursaut et un avantage tactique, mais ne remplacera jamais une pensée stratégique et une conduite politique. Autrement dit, les débats sur le soldat augmenté ou sur le partenariat homme-machine laissent de côté ce qui constituera encore longtemps un aspect essentiel de la guerre : les raisons pour lesquelles on se bat et pour lesquelles on accepte de mourir. Et ce ne sont certainement pas des suites de zéros et de uns.

 

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1 Robert B. RIGG : « Soldier of the Futurarmy », Army Magazine, novembre 1956, https://www. ausa.org/publications/soldier-futurarmy.

2 Capitaine DANRIT : La Guerre de Demain (La Guerre des Forts, La Guerre en rase campagne, La Guerre en ballon, Le journal de guerre du lieutenant von Piefke), Paris, Fayard et Flammarion, 1889-1896, https://www.danrit.fr/guerre-de-demain.

3 Thérèse DELPECH : La « Guerre impossible » selon Ivan Bloch, Politique étrangère n° 66/3 2001, p. 705-712.

4 Sur ces questions, cf. Michel GOYA : L’invention de la guerre moderne. Du pantalon rouge au char d’assaut, 1871-1918, Paris, Taillandier, 2019.

5 Centre de Réflexion Terre, Les principes de la guerre en 2035, actes du forum international de juin 2019, Paris, CDEC, 2019.

6 Discours du chef d’état-major de l’Union européenne à la conférence « Future Soldier Systems », 20 octobre 2016.

7 Les chiffres sur la dispersion des unités se retrouvent sur le site http://www.dupuyinstitute. org/blog/tag/dispersion/ et dans Christopher A. Lawrence : War by numbers. Understanding Conventional Combat, Lincoln, Potomac Books, 2017.

8 Michel GOYA : Les Fantômes Furieux de Falloujah. Opération Al Fajr / Phantom Fury (juillet-novembre 2004), Paris, CDEF, Cahiers du RETEX, CDEF-DREX, 2006.

9 Conrad CRANE : The Future Soldier : Alone in a Crowd, War On the Rocks, 19 January 2017, https://warontherocks.com/2017/01/the-future-soldier-alone-in-a-crowd/.

10 US National Research Council, Board on Army Science and Technology, Making the Soldier Decisive on Future Battlefields, Washington DC: The National Academies Press, mai 2013, p. 2.

11 Charles KRULAK : The Strategic Corporal : Leadership in the Three Block Wars, Marines Magazine, Janvier 1999.

12 Anna SACKETT et al. : Enhancing the Strategic Capability of the Army: An Investigation of Strategic Thinking Tasks, Skills, and Development, Army Research Inst for the Behavioral and Social Sciences, Fort Belvoir, 2015.

 

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Titre : Le soldat du futur : quelles technologies pour quel type de guerrier ?
Auteur(s) : Chef de bataillon (R) Guillaume LASCONJARIAS
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Le progrès technologique n’a d’efficacité opérationnelle que s’il s’insère dans des capacités courantes. © Constance NOMMICK/armée de Terre/Défense