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Les motivations spirituelles du combattant

Revue militaire générale n°56
Histoire & stratégie
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Parmi les facteurs de motivation des combattants à se battre, celui des convictions religieuses, et plus largement spirituelles, est désormais interrogé par les sciences humaines, après avoir fait naguère l’objet de débats idéologiques. Cette dimension revêt une large acception allant de la fidélité à une religion révélée jusqu’à une religiosité plus informelle. Elle implique deux aspects principaux complémentaires : d’une part, la foi enracinée qui stimule et aide à justifier le combat mené, d’autre part une « religion de l’urgence » qui traduit la quête d’assurance par le soldat face au péril. La spiritualité concourrait-elle donc à entretenir sa force intérieure, et donc sa combativité ? À la guerre, le soldat s’attache à des croyances et à des représentations qui l’aident à dépasser l’éprouvante réalité. La spiritualité s’inscrit dans cette dynamique mais sans s’y conformer entièrement : elle fait entrevoir une transcendance et une humanité dans un horizon guerrier caractérisé par l’immanence et l’inhumanité. Si elle concourt à accroître les forces morales du soldat, c’est d’abord à l’échelle de l’individu et non à celle de la collectivité militaire, car les croyances relèvent de la sphère personnelle même si leur expression a un caractère social. Elle peut aussi rencontrer des limites (elle n’empêche pas le stress). À l’inverse, la guerre est également source de réveil spirituel. Une typologie sommaire pourrait distinguer le croisé, le croyant et l’incrédule. Le premier place sa religion au coeur de son engagement guerrier ; le second s’appuie sur sa foi pour s’adapter à la guerre ; le dernier s’en éloigne au contraire, sans que cette évolution affecte sa combativité. Si la spiritualité peut aider le soldat à tenir dans les circonstances de la guerre, elle n’est que rarement un adjuvant pour le motiver à combattre, car elle suppose alors non seulement une foi, mais aussi une réflexion d’ordre religieux.


La question des motivations des combattants à se battre renvoie à de nombreux facteurs tant individuels que collectifs, parmi lesquels celui des convictions religieuses et plus largement spirituelles. Elle est désormais interrogée par les sciences humaines, après avoir pu faire l’objet naguère de débats politiques ou idéologiques. L’extrémisme religieux des djihadistes qu’affronte l’armée française rend aussi cette question actuelle, même s’il n’en est qu’un aspect du fait de sa radicalité. La dimension spirituelle doit en effet être comprise dans une acception large, allant de l’attachement à une religion révélée avec ses dogmes, ses valeurs et ses principes, jusqu’à des sentiments plus informels de religiosité. Elle revêt schématiquement deux aspects qui ne sont d’ailleurs pas antinomiques. D’une part, il y a la foi enracinée et vécue qui motive, porte et stimule, qui peut aussi donner un sens au combat mené, voire le sacraliser ; d’autre part, il existe une sorte de « religion de l’urgence » dans laquelle l’homme de guerre peut rechercher consolation et assurance face au danger et à la mort. L’historien François Cochet y voit ainsi l’une des « béquilles » du soldat1. La foi en une transcendance, une démarche spirituelle, l’attachement à des convictions religieuses fortes concourent-ils à la force intérieure, et donc à la combativité des soldats ? Comment y contribuent-ils le cas échéant ? Il s’agira de montrer la force morale de la spiritualité, puis ses limites et enfin la guerre comme source de réveil spirituel.

 

La force morale de la spiritualité

 

Les deux aspects de la spiritualité du combattant – comme motivation et quête de protection – peuvent être déclinés selon plusieurs modalités qui suggèrent sa puissance morale.

Le combattant peut d’abord se référer à la justification religieuse par son Église, de la guerre qu’il mène : c’est le traditionnel jus ad bellum. Cette légitimité est manifeste pendant la Grande Guerre ou en 1939-1940, des conflits que les Églises soutiennent alors massivement. En revanche, elles sont plus divisées à propos de l’Indochine et de l’Algérie et ignorent en général, comme l’essentiel de la société française, les opérations extérieures depuis 1962. Le sommet de cette justification religieuse est l’esprit de croisade mais il n’est porté que par une infime minorité de combattants et de chefs, tel l’amiral d’Argenlieu2 dans la France Libre. La mobilisation du spirituel au service d’une cause guerrière, et donc comme source de motivation à combattre, balance néanmoins entre deux tendances : l’une requiert une culture, des références, une réflexion pour analyser le conflit au prisme d’une tradition religieuse, ce qui dépasse la simple spiritualité du plus grand nombre ; l’autre évolue vers une idéologie sans connaissance doctrinale, scripturaire ou dogmatique et réduite à la « sainte ignorance »3 des plus radicaux. Dans ce dernier cas, le religieux tend à ne devenir qu’un simple prétexte.

Mais la spiritualité peut alimenter, voire fonder le sens du devoir du soldat qui lui apparaît plus clairement dans le cas d’une guerre considérée comme juste. Le catéchisme catholique a longtemps rappelé l’importance du « devoir d’État » dont l’une des traductions est l’obéissance à la puissance temporelle, à ses lois, à ses dirigeants et à ses représentants. Cette dimension était particulièrement importante au temps de la conscription et de la mobilisation générale, puisque celles-ci touchaient tous les citoyens. À Pâques 1915, le P. Louis Lenoir, un jésuite, aumônier militaire, prêchait ainsi : « la foi catholique est la grande force du soldat ». Elle lui impose en effet comme « devoirs sacrés » ceux « d’obéissance aux chefs, de bravoure […], de sacrifice total de soi au pays ». Elle lui donne enfin « le réconfort nécessaire aux heures où faiblirait [son] patriotisme »4.

Pour le soldat professionnel qui a choisi le métier des armes, les enjeux sont en partie autres, même si l’obéissance aux ordres reçus fonde toujours la discipline militaire.

Dans l’attente ou dans les circonstances du combat, la spiritualité apparaît également comme une source de soutien moral. Des aumôniers militaires des deux guerres mondiales en sont des témoins privilégiés, mais des sentiments comparables se retrouvent jusque dans les conflits les plus récents, avec des expressions variées. Un officier musulman s’interrogeait ainsi au début des années 2000 sur les liens entre « pratique religieuse et exercice du métier des armes » : s’agit-il d’avoir « la paix de l’âme pour mieux faire la guerre ? »5. Certains parlent d’une « religion paratonnerre ». Face à des épreuves qui ont peu à voir avec celles que le monde civil du temps de paix a l’habitude d’endurer, le sentiment religieux contribue à consentir au conflit, à procurer du courage et de la détermination. En adhérant à l’idée d’une transcendance, l’homme en guerre peut trouver des ressources morales ou des éléments de réponses à ses inquiétudes métaphysiques, spirituelles ou religieuses – qu’elles qu’en soient ses expressions – qui l’aident à dépasser psychiquement les situations terribles ou absurdes auxquelles il est confronté. Cette foi en une transcendance permet de ne pas en rester à l’immédiateté et à l’immanence de la réalité conflictuelle.

Enfin, une morale d’origine confessionnelle peut guider le soldat et l’éclairer quant aux comportements responsables à tenir. Elle renvoie au jus in bello, c’est-à-dire au respect du « droit dans la guerre » à l’égard des civils, des blessés ou des prisonniers6. Certes, il s’agit plus d’éthique que de spiritualité – quoique les deux soient moins antinomiques que complémentaires – et cette approche vaut davantage pour la manière que pour la motivation à combattre, même si elle peut être analysée comme son prolongement. Cet enjeu intrinsèque à la guerre est plus particulièrement sensible depuis les conflits de décolonisation où les distinctions entre l’ennemi et l’ami, ou entre le civil et le combattant, sont parfois difficiles à établir. Cette morale distingue aussi le soldat du guerrier. Mais elle ne le dispense pas, au contraire, de cas de conscience.

 

Les motivations spirituelles et leurs limites

 

En 1880, un débat à la Chambre des députés opposa les partisans et les détracteurs du maintien d’une aumônerie militaire permanente : les premiers en justifiaient l’existence par le soutien spirituel qu’elle pouvait apporter aux soldats, en arguant, exemple de la guerre de 1870 à l’appui, qu’un combattant ayant la foi – en l’occurrence catholique – se battait mieux que celui qui ne croyait en rien. Les seconds rétorquèrent que les républicains n’ayant pas d’attaches religieuses avaient aussi bien combattu que les autres. Il ne s’agit pas de trancher cette controverse politique qui montre que la question de la dimension spirituelle se pose depuis longtemps, mais de voir la diversité des réponses possibles qu’elle implique, au prisme de l’expérience combattante.

À l’épreuve de la guerre, les motivations à combattre rencontrent des limites, y compris dans leur dimension spirituelle. Celle-ci n’empêche pas les baisses de moral, la peur, la pusillanimité. Elle ne doit, ni ne peut être vue, comme une panacée face à la violence de la guerre. On le sait, l’expérience du feu peut entraîner toutes sortes de réactions mentales ou corporelles pas toujours maîtrisables. En outre, plus la guerre dure, plus les barrières psychologiques et culturelles de ceux qui la mènent deviennent fragiles. Ainsi, le stress post-traumatique peut affecter des soldats par ailleurs très équilibrés et surentraînés, comme il touche croyants et incroyants. Le colonel Ardant du Picq écrivait que l’homme « est corps et âme ; et, si forte souvent que soit l’âme, elle ne peut dompter le corps à ce point qu’il n’y ait révolte de la chair et trouble de l’esprit en face de la destruction »7. L’élément spirituel n’est donc pas une garantie de ténacité ou de motivation du combattant à la guerre. Il faudrait d’ailleurs le combiner avec d’autres facteurs, tels que la cohésion du groupe, le patriotisme, le sens du devoir, le sentiment de l’honneur, l’attachement à la cause défendue, le poids des traditions etc. Or, à l’épreuve de la réalité, tous ces facteurs rencontrent aussi des limites. Un aumônier militaire de 1917 admettait que « malgré notre souplesse et nos “ rebondissements ”, nous avons 36 mois de campagne sur les épaules ». Aussi évitait-il, « dans [ses] allocutions, d’entonner des variations sur le Chant du départ ou sur La Marseillaise »8.

Par son déchaînement de violence irrationnelle, la guerre provoque également des doutes, même chez des croyants convaincus, et peut aller jusqu’à entraîner des abandons de foi. Dans La main coupée, Blaise Cendras affirme : « Dieu est absent des champs de bataille ». La perte de foi – d’ailleurs très peu évoquée par les combattants – n’est peut-être pas aussi répandue que les réveils en temps de conflit, mais elle atteste la diversité des attitudes religieuses, même antinomiques, suscitées par l’expérience de la guerre.

 

Guerre et réveil spirituel

 

La guerre suscite de fait des réveils spirituels. Le phénomène s’est constaté à une grande échelle à l’été 1914, quand beaucoup de mobilisés se sont tournés vers leurs Églises d’origine. Il s’agissait moins de conversions que de « retours » à la foi de leur enfance. De même, des aumôniers ont témoigné de la hausse des pratiques religieuses ou de l’écho plus important de leur parole à proximité du danger, à la veille d’un assaut par exemple.

C’est que le risque de mort ou de blessure, la séparation avec l’entourage, mais aussi la possibilité de tuer – même si ce dernier thème reste souvent tabou –, incitent à la réflexion, à l’introspection, à la méditation, à une démarche personnelle et intérieure qui peut être qualifiée de spirituelle. Celle-ci ne débouche pas nécessairement sur l’adhésion ou le retour à une religion révélée, mais elle pose la question de la transcendance et, indirectement, du sens du combat qui est mené et des raisons d’y exposer sa vie. C’est ce que constate, parmi d’autres, Brice Erbland, officier de l’ALAT : « “ une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole ” a dit Napoléon... Bon nombre de combattants en prennent douloureusement conscience dans l’adversité, lorsque leur désespoir cherche la guérison dans des repères moraux que leur société a depuis longtemps effacés »9. Cette quête rend-t-elle le soldat plus fort ou contribue-t-elle au moins à l’apaiser sur le plan psychologique ? Les réponses dépendent bien entendu de chaque situation individuelle.

La sociologue Danièle Hervieu-Léger explique ce retour au religieux par une « compensation psychologique ou sociale » des soldats se trouvant dans des situations extrêmes voire simplement « illisibles » pour eux du fait de leur complexité, telles certaines missions d’interposition10. Mais il est certain que la confrontation à la mort est déterminante. D’ailleurs, les soldats assistent volontiers aux cérémonies religieuses à la mémoire de leurs camarades qui sont tombés au combat. Même si, « face à la mort », l’historien Marc Bloch rappelle qu’il est « né juif », il n’a pas la foi. Cela ne l’empêche pas en 1915, de se rendre dans l’église de La Neuville-au-Pont (Marne) : « j’ai plus d’une fois, au retour des tranchées, assisté aux services que l’on y célébrait pour les hommes du 272e RI qui venaient de tomber à l’ennemi […] J’ai toujours cru accomplir un devoir pieux, en commémorant nos morts. Que m’importaient les rites ? »11. Ce réveil spirituel peut prendre des formes très variées, allant jusqu’à la religiosité, voire les superstitions, en-dehors des religions établies. Si cette diversité se constatait déjà au cours de la Grande Guerre, elle s’est renforcée à notre époque où toute culture religieuse s’est affaiblie.

La spiritualité est donc vécue de manière plus individuelle. Or la dimension sociale de la religion peut aussi être un élément de solidarité voire de cohésion, pour des soldats – sans qu’elle soit d’ailleurs, ni qu’elle doive être – imposée par la hiérarchie ou par l’environnement.

 

Conclusion

 

À la guerre, le soldat s’attache à des valeurs, à des croyances, à des représentations qui l’aident à dépasser l’éprouvante réalité vécue. La spiritualité s’inscrit dans cette dynamique, mais sans s’y conformer complètement : elle fait entrevoir une transcendance et une humanité dans un horizon guerrier caractérisé par l’immanence et l’inhumanité. Concourt-elle pour autant à accroître les forces morales du soldat et donc sa capacité mentale ou sa volonté à combattre ? La réponse se trouve en partie à l’échelle de l’individu, et non à celle de la collectivité militaire, car les croyances relèvent de la sphère personnelle et intime même si leur expression a une dimension sociale. Aussi, cette réponse invite à envisager une typologie sommaire, distinguant schématiquement le croisé, le croyant et l’incrédule. Le premier placerait sa religion au cœur de son engagement guerrier ; le second s’appuierait sur sa foi – au périmètre, au contenu et aux expressions variables – pour faire face ou s’adapter à la guerre ; le dernier s’en éloignerait au contraire, sans que cette posture affecte sa combativité. Le trait le plus général, semble-t-il, est que la spiritualité peut aider le soldat à tenir dans les circonstances de la guerre. Mais elle n’est qu’exceptionnellement un adjuvant pour le motiver à combattre, car elle suppose alors non seulement des sentiments, mais aussi une culture et une réflexion d’essence religieuse assez peu répandues.

 

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1 François COCHET : Survivre au front 1914-1918. Les Poilus entre contrainte et consentement, Saint-Cloud, Soteca – 14-18 éditions, p. 210.

2 Thomas VAISSET : L’amiral d’Argenlieu, Paris, Belin, 2017, 595 p.

3 Olivier ROY : La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris éd. du Seuil, 2008, 288 p.

4 Cité par G. GUITTON, Un « preneur » d’âmes, Louis Lenoir, aumônier des marsouins 1914-1917, Paris, de Gigord, 1922, p. 165-167.

5 Sahbi SALAH : Pratique religieuse et exercice du métier des armes : la paix de l’âme pour mieux faire la guerre ?, Inflexions, n° 9, juin-sept. 2008, p. 81.

6 Voir par exemple Renaud de MALAUSSÈNE : Une guerre juste ?, Paris, Alisio, 2019 (not. chap. 7, « Comment fonder l’éthique ? », p. 103 sq.).

7 Charles ARDANT du PICQ : Études sur le combat. Combat antique et combat moderne, Paris, Economica [1880], 2004, p. 35.

8 Le Prêtre aux Armées, 1er août 1917.

9 Brice ERBLAND : Dans les griffes du Tigre. Récits d’un officier pilote d’hélicoptère de combat en Afghanistan et en Libye. Février-octobre 2011, Paris, Les Belles Lettres, 2013, p. 23.

10 Danièle HERVIEU-LÉGER : Expérience militaire et expérience religieuse : un point de vue de sociologue du religieux, Inflexions, n° 10, janvier-mars 2009, p. 75.

11 Marc BLOCH : Souvenirs de guerre 1914-1915, dans : L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Paris, Gallimard, Quarto, 2006, p. 135.

 

 

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Titre : Les motivations spirituelles du combattant
Auteur(s) : capitaine (R) Xavier BONIFACE
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