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Tout chef militaire a, à un moment ou un autre, la vie de ses hommes entre ses mains 2/2

Cercle de réflexion G2S - n°23
Valeurs de l’Armée de Terre
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Les armées françaises, particulièrement l’armée de Terre, sont probablement parmi les meilleures armées du monde en matière de rusticité. Il faut qu’elles le demeurent, mais cela exige une lourde responsabilité du commandement.

 


Cela exige choix et formation des cadres.

Nos cadres sont actuellement très bien préparés aux différentes conduites à tenir en opérations, mais il faut insister tout autant sur leur formation en tant qu’instructeurs.

Ceux-ci doivent d’abord être choisis avec beaucoup de soin et il est souhaitable, voire indispensable, qu’ils aient déjà l’expérience des opérations, qu’ils soient familiers de la pédagogie, de la connaissance des hommes, sensibilisés aux limites physiques et psychiques. Ils doivent être instruits avec une grande exigence en matière de sécurité, habitués à savoir s’arrêter juste à temps et savoir faire arrêter leurs subordonnés par qui, parfois, par excès de zèle, des « dérapages » peuvent se produire. Il faudra toujours être vigilant face aux réactions possibles des stagiaires en état de stress, voire de révolte. On veillera à ce que les formateurs soient tenus au fait des études et des moyens récents dans des domaines sensibles, tant médicaux que psychologiques, et qu’ils travaillent en lien avec leurs camarades du service de santé. Ils seront informés de l’évolution de la juridiction en côtoyant aussi les juristes. En tout état de cause, ils doivent être prêts, sans le redouter, à être appelés devant un tribunal en cas de « bavure ».

 

Qui sont ces instructeurs ? Ce sont d’abord les cadres des écoles de formation mais pas uniquement. Il y a tous les instructeurs des centres spécialisés, commando, parachutistes, alpins, nageurs de combat, pilotes, moniteurs de sport de combat et plus généralement les cadres de contact de nos unités où l’entraînement se fait en continu avant, ou entre chaque opération. Dans ces conditions, la formation et le suivi de tous nos instructeurs est une fonction de plus en plus lourde et rend éminemment souhaitable la mise en place d’un organisme permanent qui puisse assurer la cohérence de la doctrine en matière d’entraînement.

En fait, il nous faut plus largement une instance interarmées qui serve de repère en matière d’éthique. Cette instance serait la référence en matière de formation et d’entraînement mais aussi de comportement au combat, d’accueil et de maîtrise des nouvelles technologies et le garant de nos valeurs en matière de connaissance et de respect de l’homme qu’est tout combattant y compris notre adversaire.

Sans entrer dans le détail car le sujet mérite une étude complète, on peut avancer quelques suggestions. Cet organisme devra être composé d’un nombre restreint de personnes pour être efficace, tout en sachant faire appel à des experts extérieurs en tant que de besoin. Il réunira notamment des représentants du commandement, du service de santé des armées, des psychologues, des juristes, des ingénieurs de l’armement et aussi des représentants des cultes (Vicariat aux armées et instances correspondantes du protestantisme, du judaïsme et de l’islam), ces derniers ont toute leur place quand on connaît le rôle du « padre » ou de l’aumônier au plus près des hommes sur le terrain.

 

En définitive, s’il y a de plus en plus un décalage entre la vie dans la société occidentale et l’entraînement au combat, celui-ci doit pouvoir se poursuivre en prenant des risques que la judiciarisation accentuée ne doit pas amoindrir. On ne peut que constater dans ces conditions la difficulté des cadres instructeurs à accomplir leurs missions. Ils devront être de mieux en mieux formés et soutenus et la création d’une instance de réflexion éthique et juridique qui aurait une mission plus globale, serait bénéfique, voire indispensable. N’oublions jamais que chez nous, le soldat est d’abord et doit rester un homme.

 

Le risque en opération

En opérations, le chef comme ses soldats sont confrontés à deux types de risques : le risque accidentel et le risque opérationnel.

Le  risque  accidentel  est  sensiblement  le  même  que  celui  rencontré  à l’entraînement, ou en temps de paix. À cet égard, on entend souvent dire « qu’à l’entraînement, la sécurité prime sur la manœuvre », ce qui pourrait laisser sous-entendre que ce ne serait pas le cas durant les OPEX ! Mais en opérations également, la sécurité prime sur le reste, car il serait regrettable de penser que sécurité et efficacité soient contradictoires, ce qui reviendrait à épargner le sang de ses propres soldats face à l’ennemi, mais à négliger les accidents potentiels. Pourtant, ce ne fut pas toujours le cas et, même si dans ce domaine il nous faut savoir rester modestes, on ne peut que rendre hommage aux jeunes générations, qui, aujourd’hui en opérations, font preuve d’une grande vigilance sur les théâtres d’opérations extérieures.

 

Plusieurs exemples pourront éclairer ce sujet sensible :

−    Le premier me fut raconté par mon beau-père, qui, débarquant tout juste en Indochine comme jeune lieutenant, a vu son capitaine et son radio se noyer pour avoir débarqué du LCM, alors qu’ils n’avaient pas pied… La campagne d’Indochine commençait mal pour cette unité…

−    Le deuxième exemple nous a été donné par nos instructeurs à Saint- Cyr, qui nous ont dit et répété que l’armée française en Algérie avait eu plus de pertes par accidents de toutes sortes (véhicule, tirs, santé, etc.) que par les tirs de l’adversaire.

−    Et dernier exemple, celui des dix premiers mois de l’opération Licorne, où les groupements tactiques ont eu à plusieurs reprises des blessés du fait d’accrochage, mais qui ont pu être sauvés par une médicalisation de l’avant extrêmement poussée, suivie d’une évacuation stratégique rapide sur la France ; cette structure médicale poussée a permis – et permet toujours – de sauver de nombreuse vies. En revanche, de mémoire, trois décès ont été déplorés, l’un par accident de circulation, le deuxième par une manipulation malheureuse d’arme à feu et le dernier au cours d’un accident de la vie courante.

 

Et, aujourd’hui, un œil averti s’aperçoit que tous les soldats dotés d’un fusil d’assaut possèdent  sur  leur  arme  un  « TOC »  (Témoin  d’Obturation  de Chambre ), qui permet de voir et de contrôler, sans avoir à manier la culasse, qu’une arme n’est ni chargée, ni armée… D’où une diminution drastique des accidents par armes à feu…

Le risque opérationnel est inhérent au combat et se traduit par la capacité à savoir faire face à une menace, c’est-à-dire à un « risque lié à une volonté » : chaque adversaire en effet poursuit le même but, à savoir prendre le dessus sur  son  ennemi,  ce  qui  se traduit  par  la  recherche  de  sa  destruction.

Et contrairement au jeu d’échecs où l’on voit le dispositif de l’adversaire, à défaut de lire dans ses pensées et de connaître son intention, en opérations, l’art de la guerre consiste à surprendre l’autre, par sa manœuvre et par ses feux.

La conséquence immédiate est que le combat n’est pas une science exacte puisque votre ennemi, lui-même, cherchera toujours à vous surprendre. Il devient  donc  essentiel d’abord  d’être  renseigné,  et  bien  renseigné,  sur l’adversaire, de façon à connaître le mieux possible son dispositif, ses capacités et, si possible ses intentions… mais il faut aussi disposer d’armes pouvant tirer à la longue distance, pour pouvoir rester en dehors de ses coups.

Une des principales difficultés dans les conflits asymétriques repose aujourd’hui sur le fait que la notion de vie et de mort est elle aussi totalement asymétrique : pour le monde occidental, et c’est bien notre fierté, la vie humaine n’a pas de prix. En poussant un peu le paradoxe, on pourrait même s’interroger et se demander s’il existe encore des valeurs, des biens matériels, voire des communautés humaines, qui valent la peine de sacrifier des vies humaines pour les défendre… Ainsi, le sacrifice des quelque 1 400 000 Poilus français tués au cours de la Première Guerre mondiale est-il devenu aujourd’hui incompréhensible à notre regard d’homme contemporain.

En revanche, sur les théâtres d’opérations, nous sommes confrontés à un adversaire, pour qui, la plupart du temps, la vie humaine représente peu de chose,  voire  rien  du  tout ! Nous  le  savions  après  certaines  expériences africaines, où des villages entiers ont été massacrés et des membres d’ONG tués ; mais Daesh a accentué ce fossé, avec son cortège de massacres en Syrie ou en Irak, lors de ses attentats perpétrés dans le monde occidental, ou encore au cours d’assassinats, orchestrés et médiatisés.

 

Ainsi, ce que nous apprenions à Saint-Cyr, dans les rudiments tactiques :

« voir,  sans  être  vus »  et  surtout  « tuer,  sans  être  tués »  est  devenu progressivement une contrainte opérationnelle forte, voire un nouveau principe de la guerre, non encore reconnu…

 

Cette donne nouvelle a conduit au développement de techniques modernes, à la recherche de technologies nouvelles et à la mise en œuvre de tactiques adaptées, dans le souci de limiter ce risque humain :

-     Le recours systématique à la troisième dimension avec des opérations héliportées uniquement de nuit grâce aux systèmes de vision nocturne et sans empreinte au sol, dont l’opération HARMATTAN en Libye restera un exemple ;

-     L’utilisation de missiles à longue portée, soit à partir de la mer, soit à partir d’un avion de chasse, permettant le tir stand off, comme au cours de l’opération HAMILTON en mai 2018 pour neutraliser des sites chimiques en Syrie ;

-     L’emploi  systématique  de  drones  dans  la  durée,  pour  déceler discrètement la présence de l’adversaire, comme actuellement à Barkhane, entrainant des frappes aériennes ; et demain, avec des drones armés, il sera possible, après un contrôle humain, de réagir très peu de temps après la détection ;

-     Le transfert de l’affrontement dans d’autres domaines, tout aussi importants, avec la prise en compte de nouvelles dimensions du champ de bataille, comme l’espace, le cyberespace ou le champ des perceptions ;

-     Le recours à des armes portant toujours plus loin et toujours plus précises, comme le LRU et le CAESAR, utilisées actuellement par la Task Force WAGRAM en Irak, en appui des forces irakiennes en lutte contre Daesh ;

-     Ou encore, le « désilhouettage » pour les petits détachements, afin de ne pas les différencier de leur environnement humain, et éviter de les rendre vulnérables au déclenchement d’un IED ou à l’explosion d’un drone.

 

Mais si les succès sont toujours du côté des plus grandes exigences, mais ils sont aussi du côté d’une certaine prise de risque, ou plutôt d’une prise de risque certaine. Aussi appartient-il à tout chef, engagé sur un théâtre de trouver son chemin tactique entre la routine qui endort et la présomption qui aveugle, entre le succès qui rassure et la victoire qui fait croire à sa propre invulnérabilité !  Mais  le  risque  garde  toujours  son  pouvoir attractif,  et presque envoutant. C’est à la fois heureux et dangereux : heureux, car le jour où nous ne pourrons plus trouver des hommes, jeunes, dynamiques et ayant le goût du risque, il faudra s’inquiéter de l’avenir de notre armée ; mais dangereux, car comme Joseph KESSEL le faisait dire à son héros dans son roman L’Équipage : « Et vous vous sentiez tout permis parce que la mort était votre plus proche compagne ! »

 
 

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Titre : Tout chef militaire a, à un moment ou un autre, la vie de ses hommes entre ses mains 2/2
Auteur(s) : les généraux Hubert BODIN et Bruno DARY
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